Antioche - Raymond Brown

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Antioche - Raymond Brown

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ANTIOCHE ET ROMEPRFACE

Le Nouveau Testament laisse percevoir l'existence de conceptions trs diffrentes l'intrieur mme du christianisme et l'on y mentionne aussi des groupes que les auteurs tiennent pour radicalement dviants. Il s'agit parfois d'ides partages par des groupes diffrents qui cohabitent dans une mme ville: c'est, par exemple, le cas des quatre affiliations dcrites en 1 Co 1, 12 ou encore du conflit dAmioche (Ga 2, 11-14). Parfois, une faon de voir domine dans une rgion donne, une autre dans une autre: c'est ce qu'on peut dduire de la comparaison entre des ouvrages no-testamentaires trs diffrents entre eux et qui s'ignorent mutuellement. II est nanmoins bien difficile d'effacer compltement l'image dan christianisme totalement homogne durant le t-sicle de l're chrtienne. Dans certaines reconstitutions modernes nuances, on carte l'ide d'une homognit pure et simple, mais on y voit toujours dans la pense de Paul le facteur qui domine le courant majoritaire, en particulier en ce qui concerne la libert par rapport la Loi mosaque. On accorde, bien sr, qu'au cours du I sicle la foi en Jsus s'est propage depuis la Palestine aussi bien en direction de l'Orient que de l'Occident, et on reconnat que cette perce vers l'est (passe entirement sous silence dans le Nouveau Testament) dut se faire avec peu ou pas de contacts avec la pense

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ANTIOCH ET ROME

PREFACE

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de Paul. Ac 18, 24-25 implique, semble-t-il, qu'un christianisme d'une coloration dcidment non-paulinienne avait gagn Alexandrie ds le milieu des annes cinquante (au temps de l'arrive de Paul phse). On n'en tient pas moins souvent que la pense de Paul aura fini par l'emporter dans les parties du bassin mditerranen qui taient appeles compter pour de bon, par la suite, dans l'histoire de l'glise d'Occident (la Syrie, l Asie Mineure, la Grce et lItalie). Un tel prsuppos va tre mis rude preuve, et de manire indpendante, par les deux auteurs du prsent ouvrage. Par pure concidence, chacun de nous se trouvait tudier les origines du christianisme l'poque no-testamentaire dans deux centres majeurs du bassin mditerranen: J.P. Meier, Antioche de Syrie, et R.E. Brown, Rome. En en parlant, nous nous sommes aperus que nos analyses de l'origine de ces glises taient assez semblables, tant pour la mthode que pour les rsultats. Dans chacune de ces deux cits, Paul figure ct de Pierre, autre personnage de tout premier plan pour les chrtiens. Or, nous tions convaincus que, dans les deux cas, ce ne sont pas les ides de Paul sur la Loi et sur le judasme qui ont prvalu, mais une conception moyenne qu'on peut associer au nom de Pierre, - mme si, pour finir, certains traits pauliniens se sont trouvs apprivoiss et incorpors ce courant ptrinien. Vers 110 de notre re, Ignace d Antioche parle de l glise catholique (h katholik ekklsia) pour dsigner une expansion gographique plus vaste qu'aucune glise d'une ville ou d'une rgion donnes, mais aussi une glise qui est parvenue fondre ensemble divers courants de pense, en sorte que la koinnia, la communion qui en rsulte entre les chrtiens, intgre des ides communes sur des questions majeures. Nous sommes convaincus que ces courants, situs un peu droite de Paul, qui se sont fait jour Antioche et Rome, en liaison avec Pierre, sont un des facteurs dterminants dans la naissance d'une glise catholique. Cette analyse n'enlve rien l'immense dynamisme et au dfi ports par les lettres et la pense de Paul; mais elle nous met en garde contre l'ide d'un christianisme purement paulinien qui 1 aurait emport l'poque du Nouveau Testament ou par la suite. Aux yeux de certains, le fait que Paul ne l'a pas emport reprsente pour le christianisme la perte de sa vitalit. D'autres pensent que le seul christianisme susceptible de rendre justice la diversit

prsente par le Nouveau Testament est un christianisme qui tient tte au purisme sectaire en favorisant la coexistence de tensions constructives. Ds lors, c'est en replaant Paul dans un ensemble plus large qu'on rend ses ptres leur dimension biblique: c'est-dire qu'on y voit une partie intgrante d'une Bible destine guider, servir l glise catholique et la provoquer. En groupant les deux tudes, sur Antioche et sur Rome, qui constituent les deux parties de cet ouvrage, nous nous sommes efforcs de tenir compte du travail de l'un et de l'autre pour que le rsultat prsente une unit. Nous devons toutefois avertir de quelques prcautions prendre la lecture de cet ouvrage commun. Et d'abord, chaque auteur n'est responsable que de ce qu'il a crit (et qui est indiqu clairement). Les critiques, dans leur compte-rendu, devraient prciser qui ils louent, qui ils dsapprouvent. Ensuite, il y a dans cet - ouvrage une part de spculation : on s'attend donc des dsaccords constructifs. Nous invitons les chercheurs complter, modifier le tableau que nous brossons de ces deux glises. Nous avons conscience de faire, d'une certaine faon, ceuvre de dfricheurs; notre but est d'veiller l'intrt afin que beaucoup d'autres poursuivent la recherche. En troisime lieu, quand nous parlons de spculation, nous savons bien que certaines de nos hypothses sont moins vrifiables que d'autres en raison mme de la nature des matriaux mis en couvre. C'est ainsi que, pour Antioche, dans sa reconstitution de la priode intermdiaire (la deuxime gnration) Meier dpend ncessairement de l'vangile de Matthieu. La plupart des spcialistes accorderont que Matthieu a t crit Antioche, mais ils divergeront peut-tre quand il s agira d'apprcier dans quelle mesure l'vangile de Matthieu reflte la situation Antioche l'poque o crivait l'auteur et dans quelle mesure il reflte une priode antrieure de la Tradition - peuttre une tradition conserve ailleurs et refltant une autre poque, d'autres lieux. Il est certain que, dans la reconstitution de l'histoire d Antioche, le recours Matthieu est plus hypothtique que la description donne par Paul dans l ptre aux Galaies de ce qui s'est pass Antioche. Brown, lui, doit non seulement s'appuyer sur des lettres adresses Rome, et qui parlent de la situation romaine, mais aussi sur des lettres envoyes de Rome d'autres communauts chrtiennes. Or, ces dernires peuvent reflter les coutumes et les faons de penser de leurs expditeurs

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PRFACE

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romains, ou bien les problmes qui se posent leurs destinataires, ou encore l'un et l'autre: il faut utiliser ces documents avec prcaution. Nous sommes tout disposs ce qu'on nous juge sur la faon dont nous aurons observ les prcautions de mthode que nous venons de souligner; mais nous ne sommes pas d'accord avec ceux qui prfreraient qu'on ne dise rien d Antioche et de Rome plutt que de s'exposer ce genre d'erreur. A notre avis, considrer que le Nouveau Testament ne peut rien nous apprendre d'important, historiquement parlant, propos de Jsus, des premiers chrtiens, de l glise naissante, tient d'une raction excessive l'excs antrieur qui consistait tout prendre pour historique dans le Nouveau Testament. Les exgtes et les historiens de l glise doivent recourir des reconstitutions pour combler les lacunes de notre information et c'est bien ce qu'ils font en effet. Si nos reconstitutions se rvlent insuffisantes, du moins serons-nous satisfaits si nous avons pu en pousser d'autres leur en substituer de plus adquates. Cela vaudra mieux que de vouloir ne s'en tenir qu' des certitudes, se contraignant ds lors au silence. Ce fut pure concidence si nos recherches indpendantes se sont rejointes: c'est par une concidence plus heureuse encore que nous nous sommes retrouvs pour ddier cet ouvrage. John Meier a tudi au sminaire Saint-Joseph, au diocse de New York, alors que Myles Bourke y enseignait l criture sainte (ce qu'il a fait avec distinction pendant vingt ans); plus tard, il s'est retrouv Rome dans la classe de l'Institut biblique pontifical o Mgr Bourke tait professeur invit. L'intrt suscit par le matre et les encouragements reus de lui ont contribu engager Meier dans la poursuite du doctorat et dans la carrire scientifique qui s'est ensuivie. Avant de devenir lui-mme Auburn Professor of Biblical Studies /Union Theological Seminary de New York City en 1971, Raymond Brown avait appris connatre et estimer en Myles Bourke le collgue et le savant. Mais le destin a voulu que Mgr Bourke exerce depuis 1966 la charge de pasteur de Corpus Christi, paroisse situe en face de l Union Theological Seminary : si bien que, pendant une dcennie, il y a accueilli Brown chaque jour pour la clbration de 1 eucharistie. Les deux auteurs peuvent ainsi joindre leur enthousiasme pour ddier ce volume un ami cher et apprci qui les a aids diversement, comme professeur et comme pasteur, comme conseiller sur le

plan scientifique et au niveau sacerdotal. Les deux anniversaires que marque pour lui l'anne 1982 nous ont pousss lui dire ad multos annos dans une existence et l'exercice d'un sacerdoce o il en a servi tant, et si bien. le 30 septembre 1982, en lafete de saint Jrme.

INTRODUCTION*

Antioche et Rome taient au nombre des cits les plus grandes de l'Empire romain' ; la population y tait majorit paenne, mais elles comptaient de fortes colonies juives. Rien d'tonnant ds lors ce que, dans ces deux villes, l'histoire des origines chrtiennes intresse la fois les Juifs et les paens. Le lecteur devra se faire d'abord une ide de la complexit des relations entre Juifs et paens aux premiers temps de l'activit missionnaire des chrtiens. A la gnration prcdente, les chercheurs parlaient des Juifs et des paens (ou de la culture juive et de la culture hellnistique) comme s'il s'agissait de deux mondes diffrents ou spars. Or, depuis Alexandre de Macdoine, la fin du lv=sicle, les principales populations juives connues de nous ont vcu sous des rois descendant des Macdoniens, sous des prfets romains, ou sous des rois fantoches soumis aux Romains: en un mot, dans un monde o rgnait la culture hellnistique. Bien sr, certains Juifs ont rsist l'acculturation tandis que d'autres l'accueil-

* Cette introduction est due R. E. BROWN. 1. GRANT, Augurtus, 10: a Un des traits majeurs de la vie dans l'Empire romain est le rle qui jouent les grandes cits. x Strabon, qui crit peu prs au temps de la naissance de Jsus, numre les trois plus importantes cits de [' Orient: Alexandrie, Antioche, et Sleucie (Gographie, 16, 2, 5).

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INTRODUCTION

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laient volontiers, mais cette diversit rend d'autant plus difficile de parler des cultures juives et hellnistiques comme de deux entits distinctes. Et leur interrelation se complique encore davantage quand on tudie l'expansion du christianisme. Jsus a vcu en Galile et en Jude : la plupart des gens auxquels il s'est adress taient donc des Juifs ; et invitablement la premire prdication de ses disciples juifs s'est adresse d'autres Juifs, Jrusalem d'abord, puis dans les villes de la diaspora. Plus tard (suivant des tapes qui seront examines dans ce livre), les prdicateurs se sont mis convertir aussi des paens la foi en Jsus. Paul parle de lui-mme comme d'un aptre envoy aux paens , aux incirconcis (Ga 2, 8 ; Rm 1, 13 ; 15, 16). Cependant, et en dpit de l'importance accorde dans le Nouveau Testament au rle de Paul auprs des paens, il faut rsolument carter l'ide selon laquelle la prdication aux paens se serait fonde sur une seule thologie, celle de Paul, et que, par consquent, tous les paens convertis partageaient la mme faon de voir, celle de Paul. S'agissant de ce que la foi en Jsus supposait d'observances juives, il y avait des divergences chez les Juifs qui ont embrass la foi; et ces divers types de judochristianisme ont tous trouv des adeptes chez les paens convertis au christianisme. On ne devrait donc pas parler de judochristianisme et de paganochristianisme, mais de divers types de christianisme judo-paen . Dans le Nouveau Testament, on en trouve au moins les varits suivantes'2. Je prsenterai ici uniquement les varits les plus simples en me fondant sur l'attitude des chrtiens par rapport au judasme. A coup sr, la situation tait plus complexe et l'on peut fonder d'autres subdivisions sur la christologie ou sur d'autres facteurs encore. Qui plus est, il y avait invitablement un ventail de positions l'intrieur mme des groupes mentionns ici. C'est ainsi que dans le groupe 2 (Jacques), les plus conservateurs ont pu se trouver parfois proches du groupe 1 tandis que les plus libraux (Pierre) se rapprochaient du groupe 3. En outre, parmi ceux mme qui s'adjoignaient Jacques, il pouvait s'en trouver de plus conservateurs que Jacques lui-mme (voir plus loin, p. 66-68). Les personnages du Nouveau Testament ont bien pu, aux diffrents moments de leur existence, passer d'un groupe un autre, ou, dans un groupe donn, d'une extrmit l'autre. Dans la prise en compte de cette diversit, un pas dcisif a t franchi par Michaelis quand, dans a Judaistische , il a distingu entre au moins deux sortes de pagano-chrtiens ( ct des judo-chrtiens): ceux qui acceptaient la circoncision et ceux qui la refusaient. Voir R.E. BROWN, Not Jewish Christianity .

Un premier groupe, compos de chrtiens juifs et de paens convertis, dont on exige la pleine observance de la Loi mosaque, y compris la circoncision. Ces ultra-conservateurs affirmaient en somme que les paens devaient devenir juifs pour recevoir les bndictions messianiques apportes par Jsus. Cette exigence est prconise, Jrusalem, par les chrtiens juifs que les Actes appellent ceux de la circoncision (11, 2) et qu'ils dcrivent comme tant du parti (hairesis) des pharisiens (15, 5). Moins diplomate que Luc, Paul en parle comme de faux-frres qui se sont glisss pour pier votre libert (Ga 2, 4). Comme ces gens taient Jrusalem et qu'ils faisaient vraisemblablement preuve de peu d'enthousiasme l'gard des paens convertis, beaucoup de spcialistes les ont ignors en parlant de la mission (unique) aux paens. Pourtant, l Ptre de Paul aux Galates tout entire montre que des chrtiens juifs qui partageaient ces vues s'taient fait un chemin jusque dans la lointaine Asie Mineure, chez les paens de Galatie convertis par Paul. Le professeur J. Louis Martyn de l' Union Theological Seminary, dans son commentaire sur les Galates (dans l'Anchor Bible), avance une reconstitution trs plausible du raisonnement tenu par ces missionnaires chrtiens juifs de la stricte observance, et il montre ce qu'un tel enseignement pouvait avoir de sduisant. Le chapitre 3 de Philippiens montre la crainte d'une pareille propagande judochrtienne auprs des paens convertis de Grce; de son ct, Ph I, 15-17 suggre que cette prdication s'exerait bel et bien l'endroit o Paul tait en captivit (Rome? phse?). II faut donc parler d'une mission aux paens tout fait aux antipodes de celle de Paul et qui aboutit la constitution d'un christianisme judo-paen caractris par la stricte observance de la Loi, non seulement en Palestine, mais dans certaines au moins des cits de l'Asie Mineure et de la Grce. Un second groupe,...