Antioche - Raymond Brown

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Antioche - Raymond Brown

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ANTIOCHE ET ROMEPRFACE

Le Nouveau Testament laisse percevoir l'existence de conceptions trs diffrentes l'intrieur mme du christianisme et l'on y mentionne aussi des groupes que les auteurs tiennent pour radicalement dviants. Il s'agit parfois d'ides partages par des groupes diffrents qui cohabitent dans une mme ville: c'est, par exemple, le cas des quatre affiliations dcrites en 1 Co 1, 12 ou encore du conflit dAmioche (Ga 2, 11-14). Parfois, une faon de voir domine dans une rgion donne, une autre dans une autre: c'est ce qu'on peut dduire de la comparaison entre des ouvrages no-testamentaires trs diffrents entre eux et qui s'ignorent mutuellement. II est nanmoins bien difficile d'effacer compltement l'image dan christianisme totalement homogne durant le t-sicle de l're chrtienne. Dans certaines reconstitutions modernes nuances, on carte l'ide d'une homognit pure et simple, mais on y voit toujours dans la pense de Paul le facteur qui domine le courant majoritaire, en particulier en ce qui concerne la libert par rapport la Loi mosaque. On accorde, bien sr, qu'au cours du I sicle la foi en Jsus s'est propage depuis la Palestine aussi bien en direction de l'Orient que de l'Occident, et on reconnat que cette perce vers l'est (passe entirement sous silence dans le Nouveau Testament) dut se faire avec peu ou pas de contacts avec la pense

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PREFACE

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de Paul. Ac 18, 24-25 implique, semble-t-il, qu'un christianisme d'une coloration dcidment non-paulinienne avait gagn Alexandrie ds le milieu des annes cinquante (au temps de l'arrive de Paul phse). On n'en tient pas moins souvent que la pense de Paul aura fini par l'emporter dans les parties du bassin mditerranen qui taient appeles compter pour de bon, par la suite, dans l'histoire de l'glise d'Occident (la Syrie, l Asie Mineure, la Grce et lItalie). Un tel prsuppos va tre mis rude preuve, et de manire indpendante, par les deux auteurs du prsent ouvrage. Par pure concidence, chacun de nous se trouvait tudier les origines du christianisme l'poque no-testamentaire dans deux centres majeurs du bassin mditerranen: J.P. Meier, Antioche de Syrie, et R.E. Brown, Rome. En en parlant, nous nous sommes aperus que nos analyses de l'origine de ces glises taient assez semblables, tant pour la mthode que pour les rsultats. Dans chacune de ces deux cits, Paul figure ct de Pierre, autre personnage de tout premier plan pour les chrtiens. Or, nous tions convaincus que, dans les deux cas, ce ne sont pas les ides de Paul sur la Loi et sur le judasme qui ont prvalu, mais une conception moyenne qu'on peut associer au nom de Pierre, - mme si, pour finir, certains traits pauliniens se sont trouvs apprivoiss et incorpors ce courant ptrinien. Vers 110 de notre re, Ignace d Antioche parle de l glise catholique (h katholik ekklsia) pour dsigner une expansion gographique plus vaste qu'aucune glise d'une ville ou d'une rgion donnes, mais aussi une glise qui est parvenue fondre ensemble divers courants de pense, en sorte que la koinnia, la communion qui en rsulte entre les chrtiens, intgre des ides communes sur des questions majeures. Nous sommes convaincus que ces courants, situs un peu droite de Paul, qui se sont fait jour Antioche et Rome, en liaison avec Pierre, sont un des facteurs dterminants dans la naissance d'une glise catholique. Cette analyse n'enlve rien l'immense dynamisme et au dfi ports par les lettres et la pense de Paul; mais elle nous met en garde contre l'ide d'un christianisme purement paulinien qui 1 aurait emport l'poque du Nouveau Testament ou par la suite. Aux yeux de certains, le fait que Paul ne l'a pas emport reprsente pour le christianisme la perte de sa vitalit. D'autres pensent que le seul christianisme susceptible de rendre justice la diversit

prsente par le Nouveau Testament est un christianisme qui tient tte au purisme sectaire en favorisant la coexistence de tensions constructives. Ds lors, c'est en replaant Paul dans un ensemble plus large qu'on rend ses ptres leur dimension biblique: c'est-dire qu'on y voit une partie intgrante d'une Bible destine guider, servir l glise catholique et la provoquer. En groupant les deux tudes, sur Antioche et sur Rome, qui constituent les deux parties de cet ouvrage, nous nous sommes efforcs de tenir compte du travail de l'un et de l'autre pour que le rsultat prsente une unit. Nous devons toutefois avertir de quelques prcautions prendre la lecture de cet ouvrage commun. Et d'abord, chaque auteur n'est responsable que de ce qu'il a crit (et qui est indiqu clairement). Les critiques, dans leur compte-rendu, devraient prciser qui ils louent, qui ils dsapprouvent. Ensuite, il y a dans cet - ouvrage une part de spculation : on s'attend donc des dsaccords constructifs. Nous invitons les chercheurs complter, modifier le tableau que nous brossons de ces deux glises. Nous avons conscience de faire, d'une certaine faon, ceuvre de dfricheurs; notre but est d'veiller l'intrt afin que beaucoup d'autres poursuivent la recherche. En troisime lieu, quand nous parlons de spculation, nous savons bien que certaines de nos hypothses sont moins vrifiables que d'autres en raison mme de la nature des matriaux mis en couvre. C'est ainsi que, pour Antioche, dans sa reconstitution de la priode intermdiaire (la deuxime gnration) Meier dpend ncessairement de l'vangile de Matthieu. La plupart des spcialistes accorderont que Matthieu a t crit Antioche, mais ils divergeront peut-tre quand il s agira d'apprcier dans quelle mesure l'vangile de Matthieu reflte la situation Antioche l'poque o crivait l'auteur et dans quelle mesure il reflte une priode antrieure de la Tradition - peuttre une tradition conserve ailleurs et refltant une autre poque, d'autres lieux. Il est certain que, dans la reconstitution de l'histoire d Antioche, le recours Matthieu est plus hypothtique que la description donne par Paul dans l ptre aux Galaies de ce qui s'est pass Antioche. Brown, lui, doit non seulement s'appuyer sur des lettres adresses Rome, et qui parlent de la situation romaine, mais aussi sur des lettres envoyes de Rome d'autres communauts chrtiennes. Or, ces dernires peuvent reflter les coutumes et les faons de penser de leurs expditeurs

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romains, ou bien les problmes qui se posent leurs destinataires, ou encore l'un et l'autre: il faut utiliser ces documents avec prcaution. Nous sommes tout disposs ce qu'on nous juge sur la faon dont nous aurons observ les prcautions de mthode que nous venons de souligner; mais nous ne sommes pas d'accord avec ceux qui prfreraient qu'on ne dise rien d Antioche et de Rome plutt que de s'exposer ce genre d'erreur. A notre avis, considrer que le Nouveau Testament ne peut rien nous apprendre d'important, historiquement parlant, propos de Jsus, des premiers chrtiens, de l glise naissante, tient d'une raction excessive l'excs antrieur qui consistait tout prendre pour historique dans le Nouveau Testament. Les exgtes et les historiens de l glise doivent recourir des reconstitutions pour combler les lacunes de notre information et c'est bien ce qu'ils font en effet. Si nos reconstitutions se rvlent insuffisantes, du moins serons-nous satisfaits si nous avons pu en pousser d'autres leur en substituer de plus adquates. Cela vaudra mieux que de vouloir ne s'en tenir qu' des certitudes, se contraignant ds lors au silence. Ce fut pure concidence si nos recherches indpendantes se sont rejointes: c'est par une concidence plus heureuse encore que nous nous sommes retrouvs pour ddier cet ouvrage. John Meier a tudi au sminaire Saint-Joseph, au diocse de New York, alors que Myles Bourke y enseignait l criture sainte (ce qu'il a fait avec distinction pendant vingt ans); plus tard, il s'est retrouv Rome dans la classe de l'Institut biblique pontifical o Mgr Bourke tait professeur invit. L'intrt suscit par le matre et les encouragements reus de lui ont contribu engager Meier dans la poursuite du doctorat et dans la carrire scientifique qui s'est ensuivie. Avant de devenir lui-mme Auburn Professor of Biblical Studies /Union Theological Seminary de New York City en 1971, Raymond Brown avait appris connatre et estimer en Myles Bourke le collgue et le savant. Mais le destin a voulu que Mgr Bourke exerce depuis 1966 la charge de pasteur de Corpus Christi, paroisse situe en face de l Union Theological Seminary : si bien que, pendant une dcennie, il y a accueilli Brown chaque jour pour la clbration de 1 eucharistie. Les deux auteurs peuvent ainsi joindre leur enthousiasme pour ddier ce volume un ami cher et apprci qui les a aids diversement, comme professeur et comme pasteur, comme conseiller sur le

plan scientifique et au niveau sacerdotal. Les deux anniversaires que marque pour lui l'anne 1982 nous ont pousss lui dire ad multos annos dans une existence et l'exercice d'un sacerdoce o il en a servi tant, et si bien. le 30 septembre 1982, en lafete de saint Jrme.

INTRODUCTION*

Antioche et Rome taient au nombre des cits les plus grandes de l'Empire romain' ; la population y tait majorit paenne, mais elles comptaient de fortes colonies juives. Rien d'tonnant ds lors ce que, dans ces deux villes, l'histoire des origines chrtiennes intresse la fois les Juifs et les paens. Le lecteur devra se faire d'abord une ide de la complexit des relations entre Juifs et paens aux premiers temps de l'activit missionnaire des chrtiens. A la gnration prcdente, les chercheurs parlaient des Juifs et des paens (ou de la culture juive et de la culture hellnistique) comme s'il s'agissait de deux mondes diffrents ou spars. Or, depuis Alexandre de Macdoine, la fin du lv=sicle, les principales populations juives connues de nous ont vcu sous des rois descendant des Macdoniens, sous des prfets romains, ou sous des rois fantoches soumis aux Romains: en un mot, dans un monde o rgnait la culture hellnistique. Bien sr, certains Juifs ont rsist l'acculturation tandis que d'autres l'accueil-

* Cette introduction est due R. E. BROWN. 1. GRANT, Augurtus, 10: a Un des traits majeurs de la vie dans l'Empire romain est le rle qui jouent les grandes cits. x Strabon, qui crit peu prs au temps de la naissance de Jsus, numre les trois plus importantes cits de [' Orient: Alexandrie, Antioche, et Sleucie (Gographie, 16, 2, 5).

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laient volontiers, mais cette diversit rend d'autant plus difficile de parler des cultures juives et hellnistiques comme de deux entits distinctes. Et leur interrelation se complique encore davantage quand on tudie l'expansion du christianisme. Jsus a vcu en Galile et en Jude : la plupart des gens auxquels il s'est adress taient donc des Juifs ; et invitablement la premire prdication de ses disciples juifs s'est adresse d'autres Juifs, Jrusalem d'abord, puis dans les villes de la diaspora. Plus tard (suivant des tapes qui seront examines dans ce livre), les prdicateurs se sont mis convertir aussi des paens la foi en Jsus. Paul parle de lui-mme comme d'un aptre envoy aux paens , aux incirconcis (Ga 2, 8 ; Rm 1, 13 ; 15, 16). Cependant, et en dpit de l'importance accorde dans le Nouveau Testament au rle de Paul auprs des paens, il faut rsolument carter l'ide selon laquelle la prdication aux paens se serait fonde sur une seule thologie, celle de Paul, et que, par consquent, tous les paens convertis partageaient la mme faon de voir, celle de Paul. S'agissant de ce que la foi en Jsus supposait d'observances juives, il y avait des divergences chez les Juifs qui ont embrass la foi; et ces divers types de judochristianisme ont tous trouv des adeptes chez les paens convertis au christianisme. On ne devrait donc pas parler de judochristianisme et de paganochristianisme, mais de divers types de christianisme judo-paen . Dans le Nouveau Testament, on en trouve au moins les varits suivantes'2. Je prsenterai ici uniquement les varits les plus simples en me fondant sur l'attitude des chrtiens par rapport au judasme. A coup sr, la situation tait plus complexe et l'on peut fonder d'autres subdivisions sur la christologie ou sur d'autres facteurs encore. Qui plus est, il y avait invitablement un ventail de positions l'intrieur mme des groupes mentionns ici. C'est ainsi que dans le groupe 2 (Jacques), les plus conservateurs ont pu se trouver parfois proches du groupe 1 tandis que les plus libraux (Pierre) se rapprochaient du groupe 3. En outre, parmi ceux mme qui s'adjoignaient Jacques, il pouvait s'en trouver de plus conservateurs que Jacques lui-mme (voir plus loin, p. 66-68). Les personnages du Nouveau Testament ont bien pu, aux diffrents moments de leur existence, passer d'un groupe un autre, ou, dans un groupe donn, d'une extrmit l'autre. Dans la prise en compte de cette diversit, un pas dcisif a t franchi par Michaelis quand, dans a Judaistische , il a distingu entre au moins deux sortes de pagano-chrtiens ( ct des judo-chrtiens): ceux qui acceptaient la circoncision et ceux qui la refusaient. Voir R.E. BROWN, Not Jewish Christianity .

Un premier groupe, compos de chrtiens juifs et de paens convertis, dont on exige la pleine observance de la Loi mosaque, y compris la circoncision. Ces ultra-conservateurs affirmaient en somme que les paens devaient devenir juifs pour recevoir les bndictions messianiques apportes par Jsus. Cette exigence est prconise, Jrusalem, par les chrtiens juifs que les Actes appellent ceux de la circoncision (11, 2) et qu'ils dcrivent comme tant du parti (hairesis) des pharisiens (15, 5). Moins diplomate que Luc, Paul en parle comme de faux-frres qui se sont glisss pour pier votre libert (Ga 2, 4). Comme ces gens taient Jrusalem et qu'ils faisaient vraisemblablement preuve de peu d'enthousiasme l'gard des paens convertis, beaucoup de spcialistes les ont ignors en parlant de la mission (unique) aux paens. Pourtant, l Ptre de Paul aux Galates tout entire montre que des chrtiens juifs qui partageaient ces vues s'taient fait un chemin jusque dans la lointaine Asie Mineure, chez les paens de Galatie convertis par Paul. Le professeur J. Louis Martyn de l' Union Theological Seminary, dans son commentaire sur les Galates (dans l'Anchor Bible), avance une reconstitution trs plausible du raisonnement tenu par ces missionnaires chrtiens juifs de la stricte observance, et il montre ce qu'un tel enseignement pouvait avoir de sduisant. Le chapitre 3 de Philippiens montre la crainte d'une pareille propagande judochrtienne auprs des paens convertis de Grce; de son ct, Ph I, 15-17 suggre que cette prdication s'exerait bel et bien l'endroit o Paul tait en captivit (Rome? phse?). II faut donc parler d'une mission aux paens tout fait aux antipodes de celle de Paul et qui aboutit la constitution d'un christianisme judo-paen caractris par la stricte observance de la Loi, non seulement en Palestine, mais dans certaines au moins des cits de l'Asie Mineure et de la Grce. Un second groupe, compos de chrtiens juifs et de leurs convertis paens, o l'on n'imposait pas la circoncision mais o l'on exigeait des paens convertis la pratique de certaines observances juives. On peut parler ici d'un christianisme judo-paen modrment conservateur. D'aprs Ac 15 et Ga 2, Jacques (le frre du Seigneur et le chef de l'glise de Jrusalem) et Pierre (Cphas, le premier des Douze), que Paul nomme ceux qu'on appelle les colonnes (Ga 2, 9), taient d'accord avec Paul: on ne devait pas imposer la circoncision aux paens convertis. Mais

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d'aprs Ac 15, 20, Jacques tenait bon sur certaines observances, alimentaires en particulier' ; et d'aprs Ga 2, 12 des gens venus de chez Jacques ont caus des troubles Antioche propos de repas pris en commun par des chrtiens juifs et paens, probablement parce que les lois alimentaires n'y taient pas observes. Ac 15 (14-15, 19-21, 22-29) suggre que si cette exigence, associe au nom de Jacques, n'est pas primitivement l'ide de Pierre, ce dernier s'en est accommod pacifiquement, comme d'autres notables de Jrusalem; cependant, Ga 2, 11-14 montre bien que Pierre ne s'y est soumis que contraint et forc. Que les hommes de Jacques aient pu venir Antioche avec des exigences en matire d'observances lgales (lia 2, 11-12), qu'une lettre prsentant le point de vue de Jacques ait t envoye aux pagano-chrtiens (les frres) d'Antioche, de Syrie et de Cilicie (Ac 15, 23), et que Paul ait d s'opposer ce qu' Corinthe, on impose la sensibilit juive en matire de nourriture (1 Co 8), autant de faits qui suggrent bien qu'on a faire un courant missionnaire, un courant qui est l'origine d'un style de christianisme judo-paen moins rigide que celui qu'on a dcrit dans le cas du premier groupe, mais moins libral l'gard de la Loi que le troisime groupe qu'on va rencontrer bientt. On peut parler d'une voie moyenne, o l'on est port reconnatre la valeur de l'ouverture (on n'imposera pas la circoncision) tout en prservant certaines des richesses de la Loi juive considres comme parties intgrantes de l'hritage chrtien. Ce christianisme judo-paen devait tre particulirement associ aux aptres de Jrusalem. L'vangile de Matthieu, qui parle d'une glise fonde sur Pierre, donne aux onze aptres mission toutes les nations (28, 16-20). (Voir aussi Ac 1, 2, 8.) La Didach, crite en partie vers l'an 100 et proche, bien des gards, de Matthieu, porte3. On discute sur la nature des exigences imposes aux paens en Ac 15, 20, 29. Il s'agit probablement de quatre interdits: par rapports aux viandes consacres aux idoles; aux relations sexuelles et au mariage entre certains degrs de parent (porneia, parfois traduit vaguement par impuret, incontinence ) ; la viande d'une bte touffe sans avoir t saigne ; au sang des animaux. Ces interdits sont en partie l'cho de Lv 17-18, o certains interdits s'appliquent mme aux trangers non isralites, par exemple offrir des sacrifices un autre que Yahweh (par consquent, des sacrifices idoltriques; 17, 8-9) ; consommer le sang (17, 12); manger d'une bte touffe sans avoir t saigne (17, 14-15) ; les relations sexuelles avec un proche parent (18, 16-18): ce que 1 Co 5, l'appelle porneia.

pour titre: Enseignement du Seigneur aux paens par les Douzeaptres.

Un troisime groupe, form de chrtiens juifs et de leurs convertis paens, n'impose ni la circoncision ni l'observance des lois alimentaires (la cacheroute). Sans doute, Ac 15, 22 supposet-il que Paul et Barnab ont accept les vues de Jacques, mais Ga 2, 11-14 montre bien que si Barnab s'est pli, Paul a tenu tte aux hommes de Jacques en ce qui concernait les paens. Paul n'exige pas des chrtiens qu'ils s'abstiennent de consommer des viandes consacres aux idoles (1 Co 8), ce que Jacques, lui, exigeait d'aprs Ac 15, 20, 29. Si Paul est le principal porte-parole de l'attitude librale dans le Nouveau Testament, on peut tenir pour certain que les chrtiens juifs qui lui sont associs dans l'activit missionnaire, en particulier aprs 50, date approximative de la controverse avec le parti de Jacques, partageaient ses vues sur ce point. Lui qui s'tait dress en face de Pierre/ Cphas (lia 2, 1 1) et qui avait cess de collaborer avec Barnab (lia 2, 13 ; Ac 15, 39) prcisment pour cette raison, n'aurait srement pas tolr de divergence sur ce point parmi ses compagnons dans la mission. On peut donc parler d'un christianisme judo-paen de type paulinien (et peut-tre mme plus large) plus libral que celui de Jacques et de Pierre en ce qui concerne certaines obligations de la Loi. Paul affirme que le Christ nous a dlivrs de la maldiction porte par la Loi contre ceux qui n'observent pas tout ce qui est crit dans la Loi (lia 3, 10-13) ; il soutient que, dsormais, en vertu de la foi au Christ, nous ne sommes plus soumis la Loi (3, 24-25). Cette faon de s'exprimer en a conduit plus d'un le situer au ple extrme du libralisme sur l'ventail des attitudes par rapport la Loi chez les premiers chrtiens. J'essaierai de montrer plus loin, dans la seconde partie de ce livre, que Paul n'a pas de systme thologique, que dans Romains sa position est plus nuance que dans Galates, qu'elle est diffrente. mais mme sans tenir compte de cette observation, il y a dans l'attitude de Paul des ambiguts. Ses admonitions, ses directives, dans la seconde partie de nombre de ses ptres, montrent qu'il attendait coup sr de tout chrtien qu'ils vivent selon les Dix Commandements et selon la morale exigeante du judasme. Ac 20, 6, 16 suggre qu'il observait les ftes juives d'obligation, comme celle des pains sans levain et celle des semaines

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(la Pentecte) ; Ac 21, 26 nous montre Paul pratiquant le culte au Temple de Jrusalem exactement comme le faisaient les chefs des chrtiens juifs qui vivaient Jrusalem". En rapportant que Paul a fait circoncire Timothe, chrtien incirconcis n d'une mre juive et, par consquent, juif lui-mmes, Ac 16, 1-3 soulve ce que j'appellerai, sur le mode plaisant, le problme du fils de Paul . La position de Paul est claire: la circoncision n'est pas ncessaire la justification et les paens n'ont pas s'y soumettre; mais si lui mme avait t mari (avec une juive, videmment), et qu'il ait eu un fils, qu'aurait-il fait? L'aurait-il fait circoncire, ce fils qui tait juif? Ce genre de question le montre bien: on ne peut assurer que l'insistance de Paul nier la ncessit de la circoncision l'ait conduit suggrer que les chrtiens juifs ne devaient pas tre circoncis. Ac 21, 20-21 conserve le souvenir d'une telle accusation porte contre Paul par les adversaires qu'il compte parmi les chrtiens juifs de Jrusalem: Tu enseignes tous les Juifs disperss parmi les paens oublier Moise, en leur disant de ne pas circoncire leurs enfants ni d'observer les coutumes. Peut-tre en raction contre pareille accusation (qui pouvait trouver quelque fondement dans la rhtorique enflamme de Galates), le dveloppement oratoire de Paul sur les privilges des Juifs en Rut 9, 4-5 suggre que, si Paul avait eu un fils, t'eut t un fils d'Abraham au double titre de la circoncision et de la foi4. Des commentateurs sceptiques sur l'historicit des Actes ont mis en doute que Paul ait observ les pratiques cultuelles juives parce que la correspondance de Paul n'en souffle mot (mme s'il n'y avait d'ailleurs gure de raison pour qu'il y mentionne ces pratiques). Peu, toutefois, vont jusqu mettre en doute l'existence d'une division entre chrtiens hbreux et chrtiens hellnistes telle que la dcrit Ac 6, lb, ou encore l'hostilit des hellnistes l'gard du Temple (7, 47-51 ; voir BRUCE, Peter, 49-85). Ac9, 29 prsente Paul comme un amihellniste, et sa correspondance le montre deux reprises (2 Co 11, 22; Ph 3, 5) se donnant clairement pour un hbreu, fils d'hbreu, lorsqu'il veut mettre en relief la puret de son appartenance juive. La thse selon laquelle Paul n'tait pas hostile au Temple reoit donc de sa part une certaine confirmation. En outre, le dsir exprim par Paul de voir sa collecte accepte Jrusalem est srement historique. Or, pouvait-il s'attendre tre reu pu un homme aussi attach au Temple que l'tait Jacques s'il avait lui-mme totalement abandonn les rites juifs ? Enfin, l'observance des ftes s'articule si logiquement avec le rcit de voyage en Ac 20 qu'il est difficile de supprimer l'un sans rejeter l'autre et il n'y a pas de raison de mettre en doute substantiellement l'historicit du vo age Jrusalem rapport dans ce chapitre. . Si l'on ne peut vrifier le fait dans les lettres de Paul, il n'est pu contredit par l'affirmation de Ga2, 3: Tite n'a pas t contraint la circoncision, car Trie tait un paien.

en Christ (Rio 4, 11-12), bnficiant de la fidlit que Dieu a manifest tant Isral qu' Jsus, pourvu que ce fils comprenne que ces deux dons ne sont pas de mme valeur et qu'un seul est vraiment ncessaire. Un quatrime groupe, compos de chrtiens juifs et de leurs convertis paens, n'imposait ni la circoncision ni les observances alimentaires et n'attachait pas non plus au culte et aux fetesjuives de signification permanente. Si j'ai parl de Paul dans le paragraphe prcdent, c'est que je crois pouvoir dceler dans le Nouveau Testament l'existence d'un groupe considrable de chrtiens juifs plus radicaux que Paul dans leur attitude l'gard du judasme, - groupe auquel l'identifieront ses adversaires en Ac 21, 20-21). Plus loin, dans le chapitre II de la premire partie, sera aborde la question des hellnistes d'Ac 6, 1-6 qui ont fait des convertis parmi les paens (11, 19-20). La meilleure explication de cette appellation d'hellnistes est qu'il s'agissait de Juifs (en l'espce, de Juifs qui croyaient en Jsus) qui avaient subi, du fait de leur ducation, une forte acculturation grecqueb, souvent peut-tre au point de ne parler que le grec l'exclusion de toute langue smitique. Ce qu'tait leur attitude l'gard de la circoncision et des observances alimentaires, on ne peut que le conjecturer?, mais le discours ditienne manifeste du ddain pour le Temple, o Dieu n'habite pas, - et c'est une attitude toute diffrente de celle que les Actes attribuent Paul, qu'ils ne confondent pas avec les hellnistes (voir Ac 9, 29 ; mais Luc ne distingue pas nettement hellnistes chrtiens et non chrtiens, en sorte que les spcialistes ne s'accordent pas sur les rapports du jeune Paul et de Barnab avec les hellnistes, on le soulignera plus loin dans la n. 16, p. 58). On va trouver une expression plus rcente et plus radicale de la pense hellniste dans l'vangile de6. Les hellnistes taient des chrtiens juifs, non point paens: c'est ce que montre la prcision concernant l'un d'entre eux, un proslyte, converti au judaisme - ce qui suppose que les autres taient, eux, ns juifs. Leur degr d'acculturation apparat dans le fait qu'ils portent des noms purement grcoromains (Ac 6, 5), la diffrence des noms ports pu la plupart des Don= (que les Actes comptent au nombre des hbreux, c'est--0ire dans le groupe qu'ils distinguent justement des hellnistes). 7. MICRAELIS ( Judaistische, 87 a) prtend que les hellnistes, dans leur mission auprs des patens, leur imposaient la circoncision. Cette politique, en tout cas, n'a pu d se perptuer bien longtemps, en juger pu les ouvrages plus rcents (comme pu exemple Hbreux et Jean) que les critiques associent aux hellnistes.

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Jean', o la Loi n'appartient plus aux disciples de Jsus, mais aux seuls Juifs (10, 34; 15, 25: votre Loi , leur Loi ) et o le sabbat, la pque, les Tentes sont des ftes trangres, des ftes des Juifs (5, 1, 9b; 6, 4; 7, 2) 9. Le Temple sera dtruit et remplac par ce temple qu'est le corps de Jsus (2, 19-21) ; et l'heure vient o Dieu ne recevra plus un culte Jrusalem (4, 21)'. De mme, liptre aux Hbreux substituera Jsus au grand prtre et aux sacrifices juifs et placera l'autel des chrtiens dans le ciel". Il y a toute raison de penser que Jn et He ont t crits par des chrtiens juifs, et Jean envisage explicitement la conversion de paens (12, 20-24). Ni l'un ni l'autre de ces ouvrages ne venait probablement dans les paens une branche d'olivier franc greffe sur l'arbre qu'est Isral, comme le fait Paul en Rm 11, 24. Compte tenu de l'admiration de Luc pour l'hellniste tienne, il n'est pas surprenant que les derniers mots de Paul dans les Actes (28, 25-28) soient pour dsesprer de la conversion des Juifs", - fort loin sans doute de ce qu'auront t les dernires paroles de Paul sur ce sujet, lui qui, en Rut 11, 11-12 envisage l'entre pleine et entire d'Isral, aprs que la conversion des paens aura suscit la jalousie des Juifs. Il y a donc dans le Nouveau Testament suffisamment d'indices de l'existence d'un christianisme judo-paen qui a8. Sur les similitudes entre la communaut johannique et les hellnistes, voir R.E. BROWN, La Communaut du disciple bien-aim, trad. fr., Paris, Cerf, Lectio divina 115, 1983, p.4447; 59-62. 9. Voir, sur le thme de la substitution des ftes, R.E. BROWN, Gospel, 1,

rompu de faon radicale avec le judasme et qui, ds lors, est devenu en un sens une religion nouvelle, en accomplissement des paroles de Jsus en Mc 2, 22: le vin nouveau ne peut tre contenu dans de vieilles outres, il les fait clater". Sur l'ventail du christianisme judo-paen au temps du Nouveau Testament, la diversit des attitudes l'gard de la Loi pouvait tre plus grande que les quatre groupes qu'on vient d'numrer: du moins, ceux-ci peuvent tre vrifis solidement. J'ai pris soin de souligner dans chaque cas que les chrtiens juifs exeraient activement auprs des paens une mission de conversion. Cela veut dire que ces quatre groupes devaient tre prsents dans tout le bassin mditerranen, alors que les spcialistes ont eu parfois dans le pass tendance y retrouver un christianisme d'une coloration uniformment paulinienne. L o Paul prchait, il est vrai, dans la mesure o il dtestait construire sur les fondations poses par un autre (Rm 15, 20; 2 Co 10, 15-16), sa forme propre de christianisme judo-paen aura eu pour un temps l'exclusive; mais souvent d'autres survenaient alors (en particulier des groupes 1 et 2) qui la remettaient en question. La rgion d'phse avait t vanglise par des amis de Paul, Priscille et Aquila, puis par Paul en personne, pendant environ trois ans, vers le milieu des annes cinquante (Ac 18-19, 41). Cependant, si l'on prend en compte le livre de l'Apocalypse de Jean, le lieu habituellement assign pour origine l'vangile et aux ptres de Jean, et l'identit des opposants dans l'ptre d'Ignace aux phsiens, on a de bonnes raisons de penser que, vers la fin du sicle, les quatre groupes dcrits plus haut (et peut-tre mme davantage) avaient leurs glises domestiques dans la capitale de la province d'Asie. La situation tait peut-tre plus complexe encore l o ce n'tait pas Paul qui avait commenc la mission; or, c'est prcisment le cas des deux villes auxquelles ce livre est consacr: Antioche et Rome. Invitablement, les premiers missionnaires y taient des Juifs qui avaient cru en Jsus. Puis il y eut, dans ces deux villes, des convertis paens en grand nombre; et il est bien probable que, dans le dernier tiers du i^ sicle, la majorit des chrtiens y taient d'origine paenne. Mais dans un cas comme dans l'autre, cela n'a pas de sens de parler des judo13. Marc tait peut-tre plus radical que Paul: voir plus loin, p. 246.

radicale se rencontre chez un Marcion, chrtien qui rejette les critures juives et ravale le Dieu juif au rang de dmiurge. 11. tienne semble favorable au Tabernacle, le saint lieu de rencontre des isralites au dsert (Ac 7, 44), mais Hbreux considre que le Tabernacle terrestre a t remplac par le Christ. Au-del de la priode no-testamentaire, des ouvrages comme l ptre de Barnab, l ptre Diognte, et l'apologiste Artistide, iront encore plus loin dans le rejet du culte juif. 12. Parce que la premire partie des Actes n'est pas ouvertement hostile au judasme, certains savants (comme, par exemple, J. Jervell) doutent que la fin de ce livre ait pu se montrer si totalement ngative devant l'ventualit de la conversion des Juifs. Mais Luc dcrit le durcissement progressif de l'attitude des chrtiens, en sorte que la situation qu'il connat la fin n'est plus ce qu'elle tait dans les premiers temps de la mission. C'est ainsi que Le 1-2 et 24, 53 tmoignent d'une attitude favorable l'gard du Temple. Mais il est fort possible que dans les annes quatre-vingt Luc en soit venu penser que, somme toute, l'hellniste tienne avait eu raison de rejeter cet lment central du culte juif puisque l'avenir du mouvement chrtien tait du ct des paens.

201-204. 10. Dans la priode qui suit le Nouveau Testament, une attitude encore plus

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chrtiens ou des paganochrtiens si l'on ne prcise pas de quel type (ou de quels types !) de chrtiens judo-paens il s'agit et si l'on admet que, du moment que Paul a sjourn dans ces deux villes, c'est le christianisme paulinien qui y a prvalu.

u C'est Antioche que les disciples furent pour la premire fois appels chrtiens (Ac 11, 26). Celle qu'on peut donc appeler le berceau du christianisme tait, d'aprs Josphe, la troisime des grandes cits de l'Empire romain'. Situe sur l'Oronte, capitale de la province romaine de Syrie, Antioche fut, aprs Jrusalem, le premier grand centre urbain o s'est install le mouvement chrtien. D'Ignace, vque dAntioche au dbut du Ilesicle, Jean Chrysostome, prtre de cette glise la fin du iv=sicle, Antioche a connu de grands thologiens et de grands vques (reconnus plus tard comme patriarches), elle a t le sige d'une clbre cole d'exgse ainsi que le foyer de courants hrtiques. Tous ceux qui s'intressent l'volution du christianisme, des communauts du Nouveau Testament, au lesicle, l glise catholique (h katholik ekklsia d'Ignace) des ne et III^siclesz, doivent lui accorder une attention particulire. Fonde ds avant 40, l glise dAntioche est vite devenue un lieu d'affrontement entre les plus importants aptres connus: Paul, Pierre et Jacques. Au dbut du II, sicle, Antioche est la premire glise connue 1. Guerre 3, 2, 4, 29; il l'entend de la troisime aprs Rome et Alexandrie. Meeks (Jews 1) prfre dire, de faon plus gnrale: Antioche tait l'une des trois ou quatre cits les plus importantes de l'Empire rorqain. 2. Origne (Adv. Celsum, 5. 59) l'appelle la Grande Eglise ; aujourd'hui, certains la nomment glise ancienne . Sur les problmes de mthode pour distinguer de cette glise le christianisme primitif , voir PAULSEN, Zur Wissenschaft ; voir aussi LoHSE, Entstehung , et divers essais dans SANDERS, Jewish and Christian Self- Definition, vol. 1.

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avoir labor la charte d'une structure ecclsiale centralise, autour d'un vque unique entour d'un groupe de presbytres et de diacres (ce qu'on appellera un piscopat monarchique: plus exactement un monpiscopat). Un tel centre, l'origine des grands courants, est d'une importance vitale pour l'intelligence du passage du Nouveau Testament la priode patristique. Le Nouveau Testament fournit des indications prcieuses sur les dbuts de lglise dAntioche. De la premire gnration chrtienne, on a le rcit d'un tmoin oculaire, Paul, dont la lettre aux Galates (lia 2, 11-21) fut crite vers le milieu ou la fin des annes cinquante, quelques annes seulement aprs les incidents qu'il relate (on peut le complter par les informations glanes dans les Actes des Aptres, rdigs une vingtaine ou une trentaine d'annes plus tard, condition de les utiliser avec prcaution). Plus d'un demi-sicle aprs la lettre de Paul aux Galates, nous avons les lettres crites par Ignace dAntioche entre 108 et 117: elles aussi nous apportent des informations de premire main. Ce qui parat nous faire dfaut, aux yeux de beaucoup de spcialistes, c'est une documentation solide sur la priode intermdiaire. Dans cette premire partie, on tient que Matthieu a crit son vangile Antioche autour des annes quatre-vingt-quatre-vingt-dix et qu'il est possible de s'appuyer sur lui pour combler les lacunes de notre information sur le christianisme antiochien. En termes de gnration', on peut donc parler des documents relatifs la premire gnration de chrtiens Antioche, dans les annes quarante soixante-dix (lia, complte par Ac; notre chapitre II); des documents relatifs la deuxime gnration, dans les annes soixante-dix cent (Mt, notre chapitre III); et des documents relatifs la troisime gnration, dans les annes postrieures (Ignace; notre chapitre IV).3. La premire gnration couvre ici la dure de la vie des aptres ou des compagnons de Jsus les mieux connus. Comme Pierre, Paul et Jacques, le frre du Seigneur, sont tous morts dans les annes soixante, la premire gnration s'entend des annes trente soixante. La deuxime gnration couvre la priode durant laquelle s'est exerce l'influence du disciples immdiats des aptres, en gros donc le dernier tiers du 1' sicle. La troisime gnration recouvre le ministre de ceux qui ont connu ces disciples; elle s'tend de la fin du l~ sicle jusque dans le Il. On appelle parfois cette troisime gnration l'poque qui suit immdiatement le Nouveau Testament ou encore l'poque subapostofque: mais ce dernier qualificatif s'applique mieux la deuxime gnration.

Une question va revenir avec insistance tout au long de notre examen de cette documentation: peut-on expliquer raisonnablement que des glises apparemment aussi diffrentes que celle de Paul et celle de pierre, celle de Matthieu et celle d'Ignace, se soient toutes dveloppes progressivement partir d'une seule et mme glise locale ? N'est-il pas plus facile d'admettre que des glises diffrentes auront coexist cte cte Antioche ? Pour sduisante que puisse paratre au premier abord cette suggestion, nous verrons qu'il n'y a pas de raison de croire 1 existence de telles glises Antioche au cours des trois premires gnrations. En revanche, la concatnation Paul/Pierre-Matthieu-Ignace devient parfaitement intelligible une fois qu'on a saisi le dynamisme interne de lglise dAntioche. Et on s'apercevra peut-tre que, d'avoir saisi ce dynamisme interne pourrait permettre une meilleure apprhension du dynamisme de la vie de lglise aujourd'hui, en un temps o lglise semble nouveau menace par la disparition du centre . Davantage, si l'on ne se livre, au cours de cette tude, aucune analyse sociologique formelle, ses conclusions pourraient bien servir, cependant, ceux qui tentent une analyse sociologique des glises du Nouveau Testament'. Pareille analyse, pour tre risque, peut aider saisir les problmes sociologiques de lglise d'aujourd'hui.

4. Comme celle qu'on trouve, par exemple, dans le Paul de Holmberg. Le livre de Holmberg est une des rares tudes satisfaisantes de sociologie du Nouveau Testament parues ce jour. L'analyse sociologique des donnes notestamentaires rencontre deux sortes de problmes: 1) les donnes sont souvent i nsuffisantes pour servir de base une analyse sociologique. En particulier, les statistiques, si importantes dans la recherche sociologique, font ici presque totalement dfaut. 2) Des exgtes se sont parfois risqus dans ces analyses sans une connaissance suffisante de la diversit des coles de sociologie. Prsenter une analyse sociologique du Nouveau Testament dans toute l'acception du terme suppose qubn se range, au moins implicitement, dans l'une ou l'autre cole. Or, cette option n'est parfois ni explicite ni explique.

CHAPITRE PREMIER

L'GLISE DE MATTHIEU DANS L'ESPACE ET DANS LE TEMPS

Comme on vient de le dire, il est vital de montrer d'emble que l'vangile de Matthieu a t crit dans les annes quatre-vingtquatre-vingt-dix trs probablement Antioche de Syrie.

La date de composition de l'vangile de MatthieuEn ce qui concerne la date de sa composition, un large ventail de critiques place cet vangile aprs l'anne 70 '. C'est presque un dogme pour ceux qui tiennent que Matthieu dpend de Marc,' 1. Parmi les tenants de cette opinion: Bonnard, Brandon, R.-E. Brown, Davies, Fenton, Filson, Goulder, Grundmann, Kingsbury, Kummel, Perrin, Rigaux, Schmid, Schniewind, Schweizer, Strecker. 2. La priorit de Marc a t nouveau remise en cause rcemment, tout particulirement par W. FARMER, The Synoptic Problem; du mme, 44 Modern Developments of Griesbach's Hypothesis #, dans N. TS. 23 (1976-1977), 275295. Voir aussi H.-H. STOLDT, Geschichte. En sens contraire, Voir MEIER, Law, 2-6 et la note explicative du mme dans a John the Baptist in Matthew's Gospel #, dans JB.L 99 (1980), 386, n. 13. R. MORGENTHALER, Storistische Synopse (Zurich, Gotthelf, 1971), a fourni une base statistique solide l'appui

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puisque la plupart des critiques placent l'vangile de Marc aux environs de 70 3. D'autres raisons portent croire que Matthieu crit une poque relativement tardive de la formation du Nouveau Testament. L'vangile de Matthieu reprsente l'aboutissement d'un processus littraire complexe. Avant que Matthieu se mette l oeuvre, un certain nombre de sources - Marc, Q (recueil de paroles de Jsus), et la ou les source(s) propre(s) Matthieu (M), chacune avec sa propre histoire -, se sont trouves combines entre elles tant l'tat oral qu' l'tat crit. De mme, l'vangile de Matthieu reflte lui aussi un processus historique complexe au cours duquel une communaut de chrtiens juifs stricts s'est ouverte la mission auprs des paens (voir Mt 10, 5-6; 15; 24; 28, 16-20) 4. Cette mission aux paens semble dgage des discussions sur la circoncision (en 28, 16-20, c'est le baptme trinitaire qui est le rite d'initiation) et sur les lois alimentaires (15, I1), c'est--dire des discussions qui ont marqu la vie de Paul la premire gnration'. L'vangile fait montre d'une rflexion thologique mrie sur les questions de l'histoire et de l'eschatologie. Une conception de l'histoire du salut s'est labore, qui considre la vie de Jsus comme un vnement sacr du pass qui ne doit pas se ritrer 6. La premire gnration chrtienne est tourmente par le problme de l'imminence de la Seconde Venue ou Parousie; Matthieu, lui, s'est accommod de ce qu'on a appel le retard de la Parousie , grce une eschatologie ralise qui met l'accent sur la prsence du Seigneur ressuscit dans son glise, pour l'immdiat et pour un avenir indfini (28, 20: Et voici, je suis avec vous tous les jours jusqu' la fin des temps. ).de la priorit de Marc. Bon rsum des arguments en faveur de l'hypothse des deux sources dans FITZMYER, The Priority of Mark and the "Q" Source in Luke , dans To Advance the Gospel (New York, Crossroad, 1981), 3-40. Il faut noter que les positions dfendues ici supposent essentiellement l a priorit de Marc, mais pas ncessairement l'hypothse des deux sources sous sa forme absolue. 3. Par exemple Gnilka, Grundmann, Kmmel, Perrin, Pesch. 4. MEIER, Salvation-History . 5. BARTH, Matthew's Understanding , 90 et CARLSTON, Things , 88, cherchent montrer que Mt 15, 11 n'est pas une rvocation des observances alimentaires. Voir la rfutation de cette opinion dans BROER, Freiheit, 114-122; et MEIER, Vision, 100-104. 6. Voir STRECKER, Weg, 86-118, sur cette tendance, qu'il qualifie d'a historicisante .

La version matthenne de la parabole du festin (22, 1-14; comparer avec Lc 14, 15-24) semble bien contenir une allusion la destruction de Jrusalem en 70'. Cependant, l'vangile de Matthieu ne donne pas l'impression d'tre obsd par le problme de la guerre juive et de la destruction de Jrusalem. Il est donc improbable qu'il ait t compos tout de suite aprs 70. Si l'on accorde que l glise de Matthieu a dj rompu avec la Synagogue - hypothse rendue tout fait probable par les travaux de D. Haree -, alors il faut prfrer une date proche de 85, ou postrieure. D'autre part, les emprunts l'vangile de Matthieu dans les lettres d'Ignace d'Antioche empchent d'aller trop avant dans le w sicle, car Ignace est mort au plus tard en 117'. Par consquent, c'est la priode 80-90 qui reprsente le meilleur choix. La plupart des critiques accepteraient donc une date postrieure 70, mais il s'en est toujours trouv pour prfrer une date antrieure. Il faut mentionner dans ces dernires annes J.A.T. Robinson, qui s'efforce de placer avant 70 la rdaction de tous les livres du Nouveau Testament Il. Le livre de Robinson reprsente une saine raction contre une attitude dogmatique qui voudrait que presque tous les crits du Nouveau Testament, l'exception des ptres incontestes de Paul, soient postrieurs 70. Toutefois, s'agissant de Matthieu, le travail de Robinson manque de rigueur et de logique. Il exprime de graves rserves sur l'hypothse des deux sources - hypothse qui, coup sr, rend extrmement improbable pour Matthieu une date antrieure 70 -, mais sa contre-proposition demeure nbuleuse. Il suppose un proto-Matthieu dont les contours ne sont jamais clairement

7. A l'inverse, RENGSTORF ( Stadt ) estime que la destruction de la ville dans la parabole n'est rien d'autre qu'un motif conventionnel utilis dans l'Ancien Testament pour dpeindre des expditions punitives. II faut quand mme se demander pourquoi Matthieu aurait pris la peine d'insrer cet lment narratif dans une parabole dans laquelle il dtonne (noter le retard apport au souper, qui est prt, pendant que la ville est dtruite, et aussi l'absence de ce thme dans le parallle lucanien). L'explication la plus simple de cette intrusion maladroite est qu'il s'ait d'une allusion la destruction de Jrusalem. 8. HARE, Theme. C est seulement autour de 85, ou plus tard encore, que la rupture avec la Synagogue est clairement atteste dans les textes juifs et chrtiens. 9. On tudiera plus loin, propos du lieu de composition de l'vangile, la question de l'utilisation de Matthieu par Ignace. 10. ROBINSON, Redating. Il mentionne, p. 86-117, d'autres auteurs qui datent Matthieu d'avant 70.

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dfinis. Robinson a bien conscience que notre Matthieu a derrire lui une assez longue histoire", mais il n'en tire pas la conclusion mthodologique qui s'impose, savoir qu'en prsence d'un si grand nombre de couches diffrentes de traditions, il faut se servir des matriaux qui appartiennent la rdaction finale pour dterminer la date finale de la composition. Au lieu de quoi, Robinson met l'accent sur les matriaux coloration primitive, judo-chrtienne, et ignore certaines additions caractristiques du dernier rdacteur. Par exemple, Robinson en appelle au chapitre 24 du discours apocalyptique, qui, selon lui, ne suppose aucun intervalle entre la chute de Jrusalem et la Parousie' z. II ne voit pas que Mt 24 reprend, pour la plus grande part, Me 13, avec quelques modifications rdactionnelles, tandis que Matthieu lui-mme choisit d'exposer son propre point de vue sur l'eschatologie la fin du chapitre 24 et tout au long du chapitre 25. C'est ce qui amne Robinson ngliger l'importante rengaine matthenne du retard. En Mt 24, 48 le mauvais serviteur pense que son matre tarde (chronizei). En 25, 5 le nouveau mari tarde (chronizontos). Et en 25, 19 le matre vient aprs un long dlai (meta de polyn chrono). Qui plus est, Robinson ne rgle jamais la question des lments rdactionnels relevs par Hare et qui suggrent que I glise de Matthieu tait dj spare de la Synagogue. Bref, en dpit de tant d'intelligence et de pntration, l'argumentation dploye par Robinson n'emporte pas la conviction". On peut donc s'en tenir sans risque au consensus des spcialistes qui placent Matthieu aprs 70.

hypothses relatives son lieu de composition. Nombre de sites ont t avancs.

I . Jrusalem. M. Albertz, se fondant sur le ton conservateur de cet vangile et sur son insistance sur la praxis, a propos de voir son lieu d'origine dans l glise de Jrusalem Mais Jrusalem, comme d'ailleurs toute autre ville juive de Palestine, est extrmement improbable si l'on adopte, pour la composition de cet vangile, une date postrieure 70. Brandon l'a soulign, la guerre j uive a introduit partout en Palestine, tant dans les communauts j uives que judo-chrtiennes, des ruptures majeures' 5. Il est hautement improbable qu' la suite de pareil dsastre une comi nunaut chrtienne ait pu, en Palestine, trouver le temps, l'nergie, les ressources ncessaires pour entreprendre une oeuvre de l'i mportance de l'vangile de Matthieu ' s.1 4.

Le lieu de composition de l'vangile de MatthieuSi la datation de l'vangile de Matthieu aprs 70 rencontre relativement peu d'opposition, il n'en va pas de mme des

S'ajoute cela le problme de la langue dans laquelle cet vangile a t crit. Tous s'accordent pour voir en Matthieu l 'vangile ecclsial par excellence, dans sa faon de traiter les questions d'glise comme dans son intention de se mettre au service de l'glise dans tous les domaines: liturgie, catchse, f ormation des cadres, apologtique, polmique". Il est donc raisonnable de supposer que Matthieu a crit son vangile dans l a langue ordinaire, courante, dans son glise. Or, il est clair que l e grec est la langue courante dans l'glise de Matthieu. Cela parait exclure comme son lieu d'origine Jrusalem ou la Palestine, o la langue d'usage courant, pour le commun des gens, tait l'aramen Il ne s'agit pas de nier ce que Hengel, aprs beaucoup d'autres, a largement dmontr, savoir que le grec est abondamment utilis dans certaines parties de la Palestine l'poqueIl.

11. IDEM, p.102; Mais c'est Matthieu qui tmoigne de l'histoire de formation la plus longue. 12. IDEM, p. 103. 13. On trouvera une critique d'ensemble de Robinson dans le compte rendu de Grant, qui souligne les inconsistances dans le recours au tmoignage des Pres. Voir aussi le compte rendu de Fitzmyer.

1 4. ALBERTz, Boischaft, 1/ 1, 223 ; la Palestine avait t propose dj par ,l'autres auteurs plus anciens, gnralement conservateurs. 15. BRANDON, Fall, passim. 1 6. Le sort de l'glise de Jrusalem aprs 70 est entour d'incertitude. Les spcialistes ne sont toujours pas d'accord sur le degr de crdibilit qu'on peut accorder aux rcits de Pres comme Hgsippe et Eusbe. Voir VON CAMPENHAUSEN, Jrusalem, 3-19; et LODEMANN, SuccessoM. 1 7. Trilling (Isral, 220-221) exprime particulirement bien les diffrents hn,ctions de l'vangile de Matthieu dans son glise. 1 8. Voir FITZMYER, Languages , 38: il y raffirme que l'aramen tait au ' -sicle de notre re la langue la plus usite en Palestine, mme si le grec et l ' hbreu y taient aussi en usage.

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hellnistique '9. En fait, Ac 6, 1 nous dit bien que l'glise primitive de Jrusalem comprenait parmi ses membres des Juifs d'expression grecque, les hellnistes '0 . Mais moins de vouloir restreindre l'audience de Matthieu une lite intellectuelle Jrusalem, - lite dont la thologie librale semble d'ailleurs toute diffrente du ton conservateur qui domine dans la tradition M -, il faut chercher dans la diaspora".

2. Alexandrie.

Brandon s'est efforc de plaider la cause de la capitale gyptienne, mais on se heurte ici une difficult majeure l'ignorance presque totale o nous sommes des origines et du dveloppement du christianisme Alexandrie au cours du i sicle. La rapidit avec laquelle l'vangile de Matthieu a t diffus et reu semblerait plutt indiquer une glise qui avait dj acquis un certain prestige et une certaine influence vers la fin du I'r sicle 21.

manifeste un strict enracinement judo-chrtien et qui suppose titi assez long processus de croissance partir de sa matrice judochrtienne, ait pu tre compos Csare 2 '. Il y a plus: si l'on tient que, derrire le rcit de la conversion de Corneille en Ac 10, il y a quelque vnement historique, alors l'glise de Csare maritime sera ne en partie de la conversion d'un centurion paen avec sa maisonne. Il est difficile de concilier de tels dbuts de l 'glise Csare avec certaines des couches anciennes de tradition matthenne, qui sont rigoureusement et strictement juives. II faut encore se souvenir de la prsence prolonge et active Csare d'un des sept libraux ou hellnistes , Philippe (8, 40; 21, 8). Pour finir, les arguments positifs de Viviano sont tirs presque exclusivement de citations patristiques partir du I1` sicle. Elles ne prouvent pas grand chose sur la composition de l'vangile de Matthieu au I- sicle.

3. Csare maritime.

Le sige du prfet ou procurateur de Jude a t rcemment propos par B. Viviano. Cette hypothse se heurte de formidables difficults. Josphe relate le massacre des Juifs de Csare en 66: ceux qui en rchapprent quittrent la ville. Viviano est incapable d'apporter la preuve qu'un nombre important de Juifs s'y sont rtablis au cours de la dcennie qui a suivi. Il est ds lors difficile de soutenir qu'un vangile qui

19. HeNGEL, Judaism, en particulier l, 58-65. De Mme, FREVNE, Galilee, 139-145, qui s'appuie sur SEVENSTER, Greek; ce dernier pousse peut-tre trop loin une ide foncirement juste. Tout en insistant tellement sur le grec, Freyne adopte pourtant l'opinion de Fitzmyer : l'aramen demeurait la langue parle par la vaste majorit des gens. 20. FiTzmYER ( Languages , 37) pense que les hellnistes taient des Juifs, ou des chrtiens juifs, qui ne parlaient habituellement que le grec. Voir ci-dessus, p. 23, et plus loin, p. 58, n. 16. 21. HENGEL (Judaism, 1, 105) se demande si l'vangile de Matthieu ne proviendrait pas de milieux de chrtiens juifs d'expression grecque en Palestine mme. A la lumire de ce qu'on a dit plus haut, la rponse est ngative. Freyne (Galile, 104) relve que Marc parat mieux inform de la gographie de la Palestine que Matthieu ou que Luc (mais il s'en trouve pour prendre aussi en dfaut la gographie de Marc). P. 364, il repousse explicitement l'ide que la Galile ait pu tre le lieu de composition de l'vangile de Matthieu, et penche pour la Syrie. 22. VOrr BRANDON, Fall, 221, 226, 232, 242-243. VAN TILBORG, Leaders, 172, a cherch redonner vie l'hypothse alexandrine de Brandon, mais sans trouver beaucoup d'cho.

Le pays syrien ou desse. Les spcialistes de Matthieu ont accueilli avec plus de faveur une autre proposition, formule avec une regrettable imprcision: l'arrire-pays de la Syrie du nord 24 ou encore, plus au sud: la rgion frontalire entre la Syrie et la Palestine 2 s. Goulder verrait dans Matthieu un humble copiste et matre d'cole provincial d'une petite ville de Syrie". On retrouve ici les mmes difficults que pour Jrusalem: la langue la plus courante parmi les gens du peuple. Si la ville d'Antioche tait en Syrie le centre de la langue grecque et de la culture hellnistique, le grec ne s'est pas impos la4.

23. VIVIANO, Where . On trouvera les textes dans Josphe, Guerre, 2, 13, 7, 266-270; et 2, 14, 4-5, 284-292; Antiquits, 20, 8, 7, 9, 173-178; 1821 84. FGERSTER, Caesarea, p. 14, affirme qu'au dclenchement de la guerre juive ~~ presque toute la juiverie de Csare fut massacre, prs de 20 000 personnes, ce qui reprsente une proportion considrable de la population . Il crit, p. 17 ~~ ... la suite de la premire rvolte... la ville de Csare ne comptait plus que t rs peu ou pas de Juifs. Viviano fait utilement l'historique de toute la question du lieu de composition de l'vangile de Matthieu; il numre les opinions de nombreux auteurs qu'il n'est pas ncessaire de reproduire ici. On trouve aussi un bon rsum de ces opinions dans HILL, Maithew, 50-52. 24. KENNARD, Place , 245. 25. GRONDMANN ( Matthdus, 43) par exemple, le mentionne comme une possibilit parmi d'autres; de mme Ksemann, Anfdnge , 83, 91. 26. GOULDER, Midrash, 1, 3, 11, 9.

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campagne parmi les gens du peuple Il. Il faudrait encore expliquer comment un vangile compos dans l'arrire-pays syrien a pu se faire connatre si rapidement et si largementze. Mme si l'on choisit d'en placer la composition dans l'arrire-pays syrien, on est pratiquement oblig d'en attribuer Antioche la diffusion; c'est d'ailleurs ce que fait Kennard. Il n'est pas moins surprenant de voir proposer la candidature de villes situes l'est ou au nord-est, comme desseI 9 . Pour autant qu'on sache, les chrtiens d desse ont toujours utilis l'aramen ou le syriaque. Pour les trois premiers sicles, presque toutes les inscriptions d'desse sont en syriaque. Les plus anciens textes pleinement littraires que nous ayons gards en provenance d'desse sont en syriaque chrtien, et les allusions et les fragments montrent que la littrature prchrtienne tait elle aussi rdige en syriaque'. Quant Damas, c'tait pour les Juifs un centre commercial important, pas un centre d'tudes rabbiniques et scripturaires. Cette ville ne convient donc gure comme matrice des savants dbats judo-chrtiens sous-jacents l'vangile de Matthieu. En outre, l'exception des premiers temps de Paul, Damas demeure pour nous une inconnue durant la priode notestamentaire. Et il ne semble pas que l'usage du grec y ait t largement rpandu".

i bsolument cette ventualit, mais il faut se souvenir que l'vangile de Matthieu reflte les diffrents stades de l'histoire dj assez l ongue d'une glise chrtienne assez importante et assez vigoureuse pour avoir produit un vangile qui a russi se faire accepter par l'ensemble de l'glise chrtienne au cours du lie sicle ( voir plus loin, p.116) 33. Nous ne savons presque rien des I ommunauts chrtiennes de la cte Phnicienne l'poque notestamentaire et rien n'indique qu'elles aient eu une relle i nfluence sur d'autres glises anciennes. Le Nouveau Testament l i e dit pas un mot de Bryte. Un passage des Actes indique qu'il v avait des chrtiens Tyr (Ac 21, 3-7) et la mme chose vaut pour Sidon (Ac27, 3). Nous n'entendrons plus parler de ces communauts chrtiennes durant la priode no-testamentaire et nous en entendons fort peu parler aux premiers temps de la priode patristique.

5. La Phnicie. Kilpatrick a propos une des cits commerantesde la cte, comme Bryte, Tyr, ou Sidon 3'. On ne peut pas exclure

h. Antioche. Contraste avec ce silence, l'abondance de notre i nformation relative au meilleur des candidats: Antioche, capitale le la Syriem. Pour les besoins de la dmonstration, nous allons devoir anticiper sur des matriaux qui seront examins plus loin ;l l oisir. Antioche est une mtropole o domine l'expression grecque, ce qui en fait un site naturel pour un vangile crit en grec. Il y avait l une forte population juive, probablement la plus

27. METZGER affirme purement et simplement: Hors des portes d'Antioche, on partait syriaque (Early Versions, 5). Voir aussi PRDMM, Handbuch, 653-654; PFEIFFER, History, 96; et BIETENHARD, Die syrische Dekapolis, 251. 28. La remarque de STREETER ( Gospels, 486) demeure vraie: l glise d'o est sorti l'vangile de Matthieu devait tre une glise trs influente, sinon cet vangile n'aurait pas reu aussi vite une audince universelle . 29. Sur les cites de Syrie orientale et ou Edesse, voir KENNARD, Place , 245 et GREEN, Maithew, 21, qui dpend de BACON, Maithew, 15-16, 35-36. Dans la mme veine, MCNEn.E, Maithew, xxvtti. 30. Pour les inscriptions en vieux syriaque des trois premiers sicles de notre re (inscriptions antrieures au syriaque chrtien) voir FITZMYER, Phases , 83, n. 108; DRUVERS, Hatra , 799-906. 31. Voir MCCULLOUGH, A Short Hisiory of Syriac Christianity ro the Rise of Islam, Chico, Ca., Scholars Press, 1982, 9. 32. KILPATRICK, Origins, 133-134. BLAIR, Maithew, 43, parle de la Syrie ou de la Phnicie.

33. Comme l'a montr MASSAux dans son ouvrage Influence, Matthieu est l'vangile le plus souvent cit par les Pres du w sicle, ou celui auquel ils font l e lus souvent allusion4 . L'wuvre matresse sur Antioche, est celle de DOWNEY, History: on lui doit beaucoup ici; on trouvera un bref rsum de ses ides sur la priode biblique dans son article sur Antioche dans I D.B, 1, 145-148. Des tudes plus ,pcialises sur tel aspect particulier de l'histoire juive et chrtienne d'Antioche KRAUSS, Antioche; KRAELING, Antioch; MEEKS, Jews; LASSUS, La Ville, donnent un rapport archologique rcent. Au xx , sicle, le principal dfenseur du titre d'Antioche avoir vu la rdaction finale de Matthieu est STREETER, Gospels, 500-507; les opinions de Streeter seront discutes plus loin. II faut dire d'emble que le fait d'accepter Antioche comme lieu de composition de Matthieu ne signifie pas ncessairement qu'on partage toutes les opinions de Streeter. KOMMEL, Introduction, 1, 19, tient Antioche pour l'opinion la plus courante aujourd'hui; de mme, R.E. BROWN, Birth, 47. KINGSBURY, Maithew, 93, dclare: Les spcialistes associent gnralement l'vangile de Matthieu l u ville d'Antioche de Syrie.

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importante de Syrie". Il y avait l aussi une des plus anciennes communauts chrtiennes hors de Palestine. L'glise y fut probablement fonde la fin des annes trente 36 par des chrtiens juifs appartenant au groupe des hellnistes qui avaient entrepris Antioche une mission sans imposer la circoncision. Mission qui fut entrave, pour un temps, par la politique stricte impose depuis Jrusalem par le parti de Jacques (voir plus haut, note 2 de l'introduction). Cependant, bien avant l'poque d'Ignace d'Antioche (vers 100) ceux qui n'exigeaient pas la circoncision l'avaient emport et la mission se poursuivit sans plus d'empchement. Ces faits rendraient compte de manire satisfaisante des tensions entre les diffrentes couches de tradition qu'on trouve dans Matthieu. Les couches les plus anciennes devraient reflter la priode pendant laquelle le parti de Jacques dominait et o les liens avec le judasme ont t trs forts. L'importance de la population juive Antioche explique la tonalit juive de l'vangile, l'cho des usages smitiques, l'intrt port aux coutumes et aux rites juifs, le mode d'argumentation, qui est juif, l'norme importance accorde la Loi de Moise, l'accent trs fort mis sur l'accomplissement des prophties, les polmiques enfin avec le judasme pharisien. En mme temps, on a l'impression d'un vangile crit aux frontires entre juifs et paens. L'vangile de Matthieu est crit en un grec meilleur que celui de Marc et il compte quelques jeux de mots familiers sur le grec. Plus important encore, Matthieu termine son vangile sur une lgitimation retentissante de la mission toutes les nations, mission prfigure dans l'histoire des mages (2, 1-12), celle du centurion dont le serviteur est malade (8, 5-13), celle de la femme cananenne (15, 21-28), celle du centurion prsent la croix avec ses compagnons (27, 54). Dans son ensemble, donc, l'vangile de Matthieu reflte un lieu o se rencontrent les influences juives et paennes, un creuset o elles se mlent. Antioche convient parfaitement comme lieu de cette rencontre et de cet affrontement. Ayant pris naissance vers la fin des annes trente, l'glise d'Antioche aura connu ce qu'il fallait de dure et de continuit une communaut judo-chrtienne pour rendre compte de la composition de l'vangile de Matthieu. Cet vangile a derrire lui35.36.

une tradition scribale dveloppe, peut-tre mme une cole de scribes o l'on tudiait le texte de l'Ancien Testament sous ses diverses formes - y compris la Septante, l'ancienne version grecque (voir 1, 23; 12, 21) -, et o s'laboraient partir de l des preuves textuelles 37 Dans un tel climat de recherche, l'adaptation et la combinaison de Marc avec Q (recueil de paroles de Jsus) ont pu commencer avant mme que Matthieu se mette l'ouvrage. La composition d'un vangile aussi long a d demander de grosses ressources financires aussi bien que de grandes ressources de savoir. Certains ont t jusqu' prtendre qu'on pouvait dduire du texte mme que l glise de Matthieu tait une glise urbaine relativement aise 18. Bien assise, l glise d'Antioche dans les annes quatre-vingt correspond sans peine cette description. Un point particulier en faveur d'Antioche l es traditions spciales relatives Pierre prserves dans cet vangile et la place particulire que Matthieu donne Pierre dans sa rdaction. Ga 2, 11-14, o Paul raconte son conflit avec Pierre, met en relief l'activit de Pierre Antioche et mme le rle central qu'il a tenu dans cette cause clbre . L'influence de Pierre est si forte que mme Barnab se range ses cts contre Paul. Ce dernier jugera bientt opportun de quitter Antioche pour se rendre (sans Barnab) en mission en Asie Mineure. Paul est rarement revenu Antioche (voir Ac 18, 22-23), qu'il ne mentionnera plus dans ses lettres aprs Ga 2, 11-14. Il continua marquer de sa vision du christianisme l'Asie Mineure et la Grce, tandis que Jacques demeurait Jrusalem. Mais Pierre, qui l'avait emport sur Paul Antioche, a bien pu y rester, pour un temps, la personnalit dominante. Peut-tre a-t-on l le fondement historique d'une tradition anachronique, postrieure, qui veut faire de Pierre le premier vque d'Antioche. Rien de surprenant, ds lors, ce qu'une autorit non moindre que Downey retrouve en Mt 16, 18 une tradition antiochienne relative la fondation de liglise dans cette ville". L'origine antiochienne de l3;vangile de Matthieu trouve une confirmation dans le fait qu'Ignace d'Antioche est le premier des Pres de l glise utiliser Matthieu. A trois reprises au moins,37. A propos d'rudition et de recherches, il faut rappeler gdAntioche tait clbre pour sa bibliothque; voir DowNEV, op. cil., 94, 132. 38. Par exemple, KINCSBURV, Matthew, 97-98. 39. DOWNEY, op. rit., 283.

Voir STERN, x Diasporas, 138. Voir DOWNEY, History, 187, 275.

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Ignace fait allusion des matriaux qui ne se trouvent que chez Matthieu

a) En Mt 3, 15 Jsus dit au Baptiste: II nous convient d'accomplir toute justice ; quoi fait cho Ignace, en Smyrniotes 1, 1 : Jsus Christ [...] (a t) baptis par Jean pour que, par lui, ft accomplie toute justice. Les mots de Mt 3, 15, accomplir toute justice (plersai pasan dikaiosynen), sont propres au rcit matthen du baptme et sont probablement rdactionnels. Accomplir (plerin) et justice (dikaiosyn) sont des termes clefs chez Matthieu et le dialogue entre le Baptiste et Jsus en Mt 3, 14-15 parat tre le rsultat de la rflexion thologique de l'vangliste qui l'aura insr dans une pncope essentiellement martienne4l. On peut en conclure qu'Ignare ne se rfre pas ici une tradition orale isole, mais bien l'vangile crit de Matthieu.b) II y a, en Polycarpe 2, 2 : Sois en toutes choses prudent comme le serpent et simple toujours comme la colombe , allusion Mt 10, 166 ( Soyez donc prudents comme les serpents et simples comme les colombes ). Or, tandis que presque tout le discours missionnaire de Mt 10 provient des sermons contenus en Marc et en Q, Mt 10, 16b ne se lit que dans la version matthenne : c'est probablement une insertion rdactionnelle. c) L'histoire matthenne des mages et de l'toile est dveloppe par Ignare dans un passage lyrique d'phsiens 19, 2-3. Cette amplification potique suggre peut-tre qu'Ignare a mdit, 40. Voir MEIER, Law, 73-80; du mme, Maithew (Glazier Commentary Series), 26-27. KOSTER, Ueberlieferung, 24-61, s'efforce de nier toute dpendance directe d'Ignare par rapport l'vangile de Matthieu. II admet toutefois que les nombreuses ressemblances entre Ignace et Matthieu sont impressionnantes et mme que Smyrniotes 1, 1 prouve que l'vangile de Matthieu tait dj rdig, puisque Mt 3, 15, qui y est cit, est rdactionnel. Incapable de nier l'origine matthenne de ce passage, Kster en est rduit admettre une dpendance indirecte d'Ignace par rapport Matthieu. Pour lui, Smyrniotes 1, 1 contient une formule krygmatique dj incorpore en Mt 3, 15: mais il ne donne aucune preuve de cette assertion, passant ainsi ct de l'explication simple et naturelle: c'est par l'vangile qu'Ignace aura connu Mt3, 15. Une fois cela admis, il est plus facile d'expliquer les autres allusions Matthieu comme provenant directement de cet vangile. CORWIN (Ignatius, 66-68) est favorable elle aussi une connaissance directe de l'vangile de Matthieu par Ignace.

prch, repris le texte de Mt 1-2 pendant un certain temps4 t. Mme si l'on peut discerner chez Ignace des traces de la tradition l ucanienne, il ne prsente pas la mme proportion d'allusions Marc ou Luc. L'vangile crit que connat Ignace est celui de Matthieu et il y fait peut-tre allusion parfois quand il emploie l e terme vangile (euaggelionez. Mme s'il faut admettre que l 'vangile de Matthieu n'a pas t crit Antioche, il y a certainement t connu trs tt et c'est de l qu'il s'est propag dans l'ensemble des glises. C'est donc, semble-t-il, une complication inutile de supposer que cet vangile a t compos en un lieu inconnu et invrifiable, pour admettre ensuite que c'est bien Antioche qu'il a t adopt, utilis, et diffus. On peut lever une dernire objection l'origine antiochienne de l'vangile de Matthieu, savoir la forme matthenne des paroles eucharistiques la Dernire Cne (Mt 26, 26-29) oppose la forme qui se Et chez Paul (1 Co 11, 23-26) et trouve un cho en Luc (22, 17-20). Si, comme le veut J. Jeremias, la forme paulinienne reprsente la forme utilise Antioche dans les annes quarante, pourquoi dans les annes quatre-vingt Matthieu reproduit-il (avec des modifications) la forme qui se trouve en Mare' ? Il faut d'abord noter, avant de rpondre cela, que lrmias lui-mme introduit une distinction dans sa thorie: Paul a reu la tradition eucharistique lors de sa conversion, mais la formule telle qu'il la cite en 1 Co 11, il l'aura apprise plus tard Antioche. Toutefois, mme si l'on admet cette distinction, on peut se demander si les choses sont aussi simples. Paul est converti t Damas; il se rend Jrusalem pour rencontrer Pierre; il passe quelques annes Tarse; puis il sert dans l'glise d'Antioche. II faut bien admettre que les communauts chrtiennes de Damas 41. Certains voient dans phsiem 19, 2-3 d'Ignare une allusion au thme gnostique de la descente secrte et de l'ascension publique du rdempteur; ainsi SCHI.IER, Uniersuchungen, 29; KOSTER, Ueberlieferung, 31-32. D'opinion contraire: BARTSCH, Gui, 140-154. Le contexte matthen semble tre le point de dpart d'I$noce, mme s'il est possible qu'il en lar sse l a rfrence. 42. Ainsi STREETER (Gospels, 506507) renvoy nt ~ ~ Philadelphiens 8, 2 et 5, 1-2. Faut-il prciser que ce n'est pas l'avis de Ktister ( Ueberlieferung, 8-9, 25). D'aprs lui, euaggelion ( vangile ) dsigne toujours, chez Ignace, le krygme oral. Toutefois, notre avis, en Philadelphiens 8, 2, euaggeli, qui est oppos aux archeiois (les archives ) des Juifs (probablement l'Ancien Testament crit), pourrait bien dsigner un vangile crit Si tel est le cas, il s'agit de celui de Matthieu. 43. Voir J. JRnt1AS, Words, 188. 44. IDEM.

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et de Jrusalem (de Tarse, on ne peut rien dire) ont pu avoir une certaine influence sur la formulation conserve par Paul en 1 Co 11. D'ailleurs, Paul souligne qu'il a reu cette tradition a du Seigneur (1 Co 11, 23) : cela s'accorde mieux avec le heu de sa conversion, ou encore avec l glise-mre, Jrusalem, qu'avec l'glise d'Antioche que Paul n'a rejointe que plus tard. Il y a plus peut-on rellement supposer que, dans la deuxime dcennie du christianisme (les annes quarante), l glise d'Antioche (ou d'ailleurs toute autre communaut chrtienne) ne connat et n'utilise qu'une seule et unique forme des paroles de l'institution? Il est bien possible qu'un certain nombre de formules aient eu cours dans l'glise missionnaire d'Antioche durant la premire gnration. Peut-tre est-ce prcisment la rception de l'vangile de Marc par la communaut antiochienne qui aura conduit la prdominance de la formulation marcienne, insre avec des modifications, dans l'vangile de Matthieu. II n'y a d'ailleurs probablement pas lieu de supposer que dans l glise de Matthieu, les prophtes et les docteurs (qui sont encore des charismatiques) utilisaient toujours exactement la mme formulation des paroles de l'institution. Dans ces conditions, les diffrences entre la formule de Paul et celle de Matthieu ne constituent pas un obstacle insurmontable pour placer Antioche la composition de l'vangile de Matthieus. En rsum, l'hypothse la plus viable est que l'vangile de Matthieu a t crit Antioche autour des annes quatre-vingtquatre-vingt-dix. Mais cette conclusion soulve immdiatement une nouvelle question, celle laquelle ce travail s'efforce de rpondre. L'Antioche chrtienne nous est bien connue pour le 145. Si FITZMYER (L.uke, 1, 41-47) a raison de suggrer que Luc provient d'Antioche de Syrie, il faut encore se demander pourquoi la formulation des paroles eucharistiques chez Luc diffre de celle de Matthieu. Je voudrais d'abord dire que je ne suis pas convaincu par les arguments de Fitzmyer en faveur de l'origine antic chienne de Luc. Je n'accorderais pas la mme confiance que lui au tmoignage patristique. H faut noter cependant, que Fitzmyer ne prtend pas que Luc a crit pour l'glise d'Antioche de Syrie. En fait, la description que donne Fitzmyer des lecteurs de Luc (p. 59: a des chrtiens d'origine paenne dans un contexte dominante paenne ) ne plaide gure en faveur d'Antioche. Ce qui m'amne mon second point: Luc crit probablement pour une glise qui appartient la tradition paulinienne, qu'il faille la situer en Asie Mineure ou en Grce. Ds lors, il n'y a rien de surprenant ce que Luc utilise une formule paulinienne modifie, mme s'il a sous les yeux le texte de Marc. Tout cela ne nous apprend rien qui s'oppose une origine antiochienne de l'vangile de Matthieu.

sicle, dans les annes trente et quarante, par les documents notestamentaires ; elle l'est encore, pour les premires dcennies du 1 f sicle, par les lettres d'Ignace. Prs de cent ans sparent ces deux priodes. A l'une des extrmits, on trouve Barnab, Paul, Pierre et, une certaine distance, Jacques; l'autre extrmit, I gnace. Faut-il le dire ? l'glise d'Antioche apparat trs diffrente au dbut et la fin de cette priode. Selon nous, c'est dans l'intervalle que se situent Matthieu, son vangile, son glise: ils constituent une sorte de chanon entre l'Antioche de Paul et de Pierre et l'Antioche d'Ignace46. Nous avons parl plus haut de trois tapes dans cette histoire : la premire gnration, l'glise de Barnab, de Paul, de Pierre et de Jacques (en gros, les annes quarante soixante-dix); la deuxime gnration, l glise de Matthieu (en Fos, les annes soixante-dix cent) ; et la troisime gnration, l'glise d'Ignace (aprs 100). Comment peut-on rendre compte du passage d'un stade un autre? C'est le problme auquel nous allons nous affronter dans les trois chapitres suivants.

46. Le point le plus faible de l'tude de Downey sur liglise d'Antioche est peut-tre cette lacune bante qu'il laisse dans le cours de la deuxime gnration (entre 70 et 100). 11 ne trouve, pour remplir cette priode, que de vagues gnralits sur le dveloppement de a l'hrsie nicolate et le gnosticisme, sans aucune considration critique l'gard de nos sources patristiques d'information ; voir DOWNEV, History, 288-292.

CHAPITRE II

L?GLISE D'ANTIOCHE A LA PREMIRE GNRATION CHRTIENNE (De 40 70: Galates 2 ; Actes 11-15)

Les sources

Les sources sres pour l'histoire de l'glise d'Antioche la premire gnration chrtienne se limitent essentiellement deux parties de deux documents: l'ptre de Paul aux Galates (2, 1121 ou peut-tre seulement 2, I1-14) et les Actes des Aptres (notamment les chapitres 11 15). Si le rcit de Galates doit tre prfr celui des Actes parce qu'il reprsente un tmoignage de premire main, le tmoignage de Paul n'est pas sans poser de problmes. Ga 2, 11-21 ne parle que d'un seul incident Antioche ; c'est d'ailleurs la seule mention d'Antioche de Syrie dans toute la correspondance de Paul. En outre, Ga2, 11-21 est un morceau hautement apologtique et polmique: il faut donc tenir compte du parti pris de Paul en apprciant les informations qu'il

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fournit'. Il n'en reste pas moins que Ga 2, 11-21 est le seul document vraiment important dont nous disposons sur la premire gnration chrtienne Antioche. C'est la seule source littraire autobiographique, qui provient d'un chrtien qui a pris part l'incident qu'il rapporte et qui crit la lettre aux Galates quelques annes seulement aprs l'vnement 2. L'auteur des Actes crit plus tard ; en outre, il a une tendance gommer les violents conflits qu'a connus l'glise primitive. Dans quelle mesure ce point de vue apaisant a-t-il influ sur son rcit? et d'ailleurs dans quelle mesure a-t-il dispos, sur le christianisme naissant, de sources sres? Ce sont des questions toujours dbattues entre les spcialistes de Luc. On trouvera l'historique du dbat dans le livre de Gasque, A History of the Criticism of the Acts of the Apostles'. Dans le panorama prsent par Gasque, quelque chose ressort: on aurait aisment l'impression qu'il faut prfrer les Britanniques croyants aux Allemands sceptiques. Gasque montre bien que le partage ne saurait se faire si nettement par nations; mais il est vrai que les Allemands dans leur majorit (ainsi Haenchen, Conzelmann, Vielhauer et, dans une certaine mesure, Dibelius) se montrent plus rservs sur la valeur historique des Actes que les Britanniques et les Amricains, en particulier ceux qui se rattachent la tradition vanglique (par exemple Bruce, Mattill, Gasque lui-mme). Hengel et Munck, du ct des plus confiants, C. Talbert du ct des plus 1. Les limites de cette tude ne permettent pu de se livrer ici une exgse complte de Galates 2. Par bonheur, nous nous occupons essentiellement d'tablir le cours objectif des vnements historiques, non d'analyser les positions thologiques de Paul. Pour l'exgse de Galates 2 et la bibliographie du sujet, voir les commentaires courants, en particulier LIGHTFOOT, Galatians, 102-132; BURTON, Galatians, 66-142; LAGRANGE, Galates, 22-25; SCHLIER, Galater, 64-117; BEYER-ALTHAUS, Galater , 14-22; MUSSNER, Galaierbrief, 90-204; BETZ, Galatians, 57-127. 2. Dans sa Chronology, JEWETT place le conflit d'Antioche au dbut de 52 et la rdaction de Galates vers 53-54 (voir le tableau la fin de son livre). D'autres auteurs envisagent un intervalle un peu plus long; pu exemple, HENGEL, Acts, 136, place le conflit vers 48; FITZMYER, Life , 2, 219, en 49. La date couramment admise pour Galates est le milieu des annes cinquante (ainsi KUMMEL, Introduction, 304: vers 54-55). 3. On trouvera dans GASQUE la bibliographie complte des auteurs mentionns dans ce paragraphe. Sur le point prcis de savoir dans quelle mesure on peut faire confiance aux Actes comme source de connaissance sur Paul, voir l'esquisse des diffrents points de vue dans MATTILL, a Value , 76-98 ; de mme, RICHARD, Acts, 1-31 ; MLLER, a Paulinismus , 157-201 ; LONING, Paulinismus , 202-234.

dfiants servent nous rappeler que pareilles distinctions gographiques ou nationales ne sont jamais que de vagues gnralisations. En prsence d'un tel dsaccord entre les spcialistes (pour ne pas parler de dsarroi) on sera avis de suivre une voie moyenne: on n'cartera jamais les Actes la lgre comme une thologisation pure et simple et on ne les recevra pas davantage navement comme de l'histoire pure et simple. Il faut juger de chaque texte pour lui-mme et en fonction des informations dont on dispose par d'autres sources (notamment Galates 2). Sur un point au moins sommes-nous d'accord avec Gasque : les hypothses spculatives doivent cder le pas une exgse attentive sur laquelle se fonder 4. Heureusement, la plupart des spcialistes tiennent pour solide, au moins dans ses grandes lignes, le rcit de Luc sur les premiers temps de l'glise d'Antioche. C'est en particulier le cas pour des travaux rcents sur Antioche comme ceux de Downey et de Meeks-Wilken s. Mme des auteurs plus sceptiques comme Haenchen et Conzelmann sont prts accepter certains lments essentiels du rcit sur les origines de l Eglise d'Antioche'. En prenant ce consensus comme point de dpart, nous essaierons de runir les donnes ncessaires une reconstitution de l'histoire des chrtiens d'Antioche leurs premiers temps. A ct des deux principales sources, Galates et Actes, divers autres documents anciens nous offrent, au moins indirectement, quelque lumire'. Si l'archologie ne nous fournit pas d'information directe sur les chrtiens du 1 sicle, les historiens antiques nous apportent, eux, quelque lueur. 1 et 2 Maccabes, Philon, 4. GASQUE, History, 308. 5. Tout en tenant compte du point de vue de Luc, Meeks (Jews, 13) tient qu'ail ny a pas de raison de douter de (son) exactitude quand il place Antioche la premire mission aux paiens (Ac 11, 19-26). 6. II faut noter ce que l'expression certains lments fonciers du rcit i mplique de limitation. C'est ainsi, pu exemple, que Haenchen met en garde contre l'ordre de succession des vnements prsent ici pu Luc. Haenchen suggre encore que Barnab n'a pas t envoy plus tard Antioche pu les autorits de Jrusalem, mais qu'il tait du nombre des hellnistes obligs de s'enfuir de Jrusalem. D'aprs Haenchen, Barnab pourrait tre le premier avoir franchi le pas dcisif: la conversion de paiens sans leur imposer la circoncision (voir ses Actes, 370-372); dans le mme sens, CONZELMANN, History, 59, 66. 7. Do~EY ( History, 24-25) donne la liste de toutes les sources dont nous disposons sur Antioche dans l'Antiquit. Voir les notes de l'essai en tte de MEEKS, Jews, 37-52.

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Josphe, et la littrature rabbinique fournissent au passage quelques renseignements sur la vie juive Antioche, et il en va de mme pour Jean Chrysostome et, plus tard, Jean Malalas (au Iv~ et au vI=sicle, respectivement). C'est vers ces sources qu'il faut nous tourner, avec les prcautions d'usage, pour connatre sur quelle toile de fond se dtache la communaut chrtienne d'Antioche.

La communaut juive d'Antioche' II y a eu des Juifs Antioche depuis le temps de sa fondation, en 300 av. J.-C. par Sleucus Nicator. Ds le milieu du w sicle au moins, ils y jouissent du droit d'observer leurs coutumes propres et constituent Antioche un groupe bien distinct, sans que pour autant tous y aient t ncessairement citoyens de plein droit. Nul doute que les mesures antijuives d'Antiochos piphane (175 av. J.-C.) n'aient attir des preuves sur des Juifs qui vivaient sa porte. Toutefois, les successeurs d'Antiochos piphane semblent avoir rendu aux Juifs d'Antioche ce qu'ils avaient perdu durant la rforme du perscuteur. Si l'on excepte la perscution d'Antiochus piphane, les Juifs d'Antioche ont men sous les monarques sleucides une existence paisible et prospre. En fait, ils constituaient probablement la plus grosse communaut juive de Syrie. Kraeling estime leur nombre prs de 45 000 sous le rgne d'Auguste, mais Meeks-Wilken prfrent le chiffre plus modeste de 20000 9. Il y en avait sans doute de toutes les classes sociales: de riches notables, des boutiquiers, des artisans, de nombreux pauvres, quelques esclaves. Il semble que la communaut juive d'Antioche ait eu sa tte un haut dignitaire: Josphe le dsigne comme prsident (archn) des Juifs d'Antioche 10. Meeks-Wilken suggrent que c'tait le chef du conseil des anciens (gerousiarchos). Les anciens taient, eux, les reprsentants des diffrentes synagogues de la ville et du faubourg de Daphn. C'est donc le conseil des anciens (gerousia) qui devait gouverner toust> tI

8. Pour ce qui suit, on trouvera l'indication des sources dans les ouvrages cits plus haut, n.51. Dans l'essai en tte de Meeks, op. cil., 37-52, les notes donnent les rfrences aux sources de l'Antiquit qui parlent des vnements traits ici, 9. KRAELING, a Antioch , 136 ; Meeks, op. cit., 8. 10. JOSPHE, Guerre, 7. 3. 3, 47.

Juifs d'Antioche". On peut se demander si cette structure un prsident et un groupe d'anciens, n'aura pas servi de modle loign la structure qui sera celle des chrtiens d'Antioche au temps d'Ignace : un vque (episkopos) unique prsident, un conseil d'anciens (presbyterion). Josphe affirme que les crmonies religieuses juives attiraient toujours une foule de grecs" - intressant prcdent la premire ouverture aux paens, qui sera le fait de chrtiens juifs d'Antioche. La conqute de la Syrie par les Romains en 64-63 n'avait pas apport de grands changements pour la communaut juive. Incorpors dsormais la province romaine de Syrie, ils conservaient la jouissance de leurs privilges traditionnels, y compris l'application de la Loi de Moise dans la vie interne de la communaut; ils gardaient des relations troites avec la Terre sainte et contribuaient toujours au soutien financier de Jrusalem, - encore un modle intressant pour les relations troites qui existeront entre les chrtiens d'Antioche et ceux de Jrusalem la premire gnration. Avant la premire guerre juive, les Juifs ont joui Antioche d'une paix relative, la seule exception du soulvement provoqu par les prtentions de Caligula riger une statue de lui dans le Temple de Jrusalem au cours de l'hiver 39-40. Un attaque contre les Juifs en 40, rapporte par Malalas sous une forme hautement romance, se rattache peut-tre cet vnement: il est difficile d'extraire de cette histoire le noyau de vrit. Downey souponne que l'ouverture des chrtiens aux paens a pu jouer un rle dans ce soulvement". La premire guerre juive (66-73) fut l'occasion de massacres de Juifs en maints endroits de Syrie, mais, au dbut, les Juifs d'Antioche furent pargns. Cependant, aprs l'arrive de Vespasien en Syrie, un juif apostat du nom d'Antiochus ameuta la populace paenne par des rumeurs de complots juifs. meutes et assassinats s'ensuivirent (66-67) et cela devait recommencer quatre ans plus tard. Quand le fils de Vespasien, Titus, arriva Antioche, les paens lui demandrent d'expulser les Juifs, ou du moins de leur retirer leurs droits et privilges. Titus repoussa ces deux requtes, mais, pour rappeler l'humiliation des Juifs, il fit11. MEEKS, Jews, 6-7. 12. JOSPPHE, Guerre, 7. 3. 3, 1 3. DOWNEY, History, 190-19

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exposer certaines des dpouilles prises Jrusalem la porte de la ville conduisant Daphn, faubourg forte population juive. Les Juifs d'Antioche n'ayant pas connu de dislocation majeure, l'glise chrtienne devait trouver l une matrice permanente et largement intacte, partir de laquelle allait se faire sa croissance et en face de laquelle elle allait pouvoir se dfinir.

Les dbuts de !glise chrtienne Antiioche Les origines de l glise d'Antioche sont racontes en Ac 11, 1920 Cependant, ceux qu'avait disperss la tourmente survenue propos d'tienne taient passs jusqu'en Phnicie, Chypre et Antioche, sans annoncer la Parole nul autre qu'aux Juifs. Pourtant, lorsque certains d'entre eux, originaires de Chypre et de Cyrne, arrivrent Antioche, ils adressrent aussi aux Grecs la Bonne Nouvelle de Jsus Seigneur. Les mots ceux qu'avait disperss renvoient au tous se dispersrent de 8, 1 (qui marque la fin du rcit du martyre d'tienne, avec une allusion gnrale une grande perscution ) et 8, 4 qui est repris presque mot pour mot en 11, 1920. Malgr le tous de 8, 1, le contexte plus large suggre que seul le parti ditienne, les hellnistes , furent rellement disperss. Il y avait parmi eux des hommes originaires de Chypre et de Cyrne qui, Antioche, se mirent convertir des paens (les hellnas de 11, 20)' 4. Du nombre taient peut-tre Lucius de Cyrne et Symeon Niger (13, 1). Un des sept de Jrusalem, Nicolas, est un paen d'Antioche converti au judasme (6, 5) : il tait donc14. Je tiens ici pour la bonne lecture hellnas, grecs , paens , donne par P 74, une correction (tardive) du Sinalicus, l' Alexmdrinus, le texte original du

assez naturel que certains des hellnistes disperss se rendent Antioche et s'efforcent de convertir des paens. Comme on l'a dj relev, Josphe dit que beaucoup de paens d'Antioche taient attirs par les rites juifs. Le rcit lucanien est donc parfaitement plausible; la plupart des critiques reconnaissent que la premire mission explicite auprs des paens, sans l'exigence de la circoncision, a bel et bien eu lieu Antioche". Plus problmatique est le rle exact jou par Barnab en tout ceci. Ac 11, 22-23 affirme que l'glise de Jrusalem, la nouvelle du succs de la mission d'Antioche, y envoya Barnab pour encourager et guider cette entreprise, - et sans doute pour la soumettre la supervision de la communaut de Jrusalem. Haenchen se montre sceptique sur l'ordre des vnements. II voit ici l'oeuvre la tendance de Luc ramener des entreprises missionnaires diverses sous l'gide de Jrusalem. D'aprs Haenchen, sachant que Barnab avait t un personnage notoire de l'glise de Jrusalem (4, 36) avant de devenir l'un des chefs de l'glise d'Antioche (13, 1), Luc en aura dduit que Jrusalem avait envoy Barnab Antioche. Mais, toujours d'aprs Haenchen, Barnab, qui tait lui-mme cypriote (4, 36), pourrait bien tre du nombre des hellnistes cypriotes et cyrnens disperss qui ont inaugur Antioche la mission auprs des paens. Barnab se serait donc rendu Antioche en missionnaire indpendant et non pas comme un agent envoy par les Douze, par l'glise de Jrusalem. Haenchen (Acts, 370-372) suggre que la dcision fatidique de convertir des paens sans leur imposer la circoncision a t prise par Barnab. La reconstitution propose par Haenchen est certainement possible et elle est adopte, pour l'essentiel, par Meeks-Wilken (Jews, 14-15). Toutefois il y a un problme: si Barnab a t ce

codex de Bze, et certains Pres. Le vaticinais, une correction (tardive) du codex de Bze, le Laudianus, Lningrad (P), et d'autres manuscrits portent hellnistes, hellnistes . HAENCHEN, Acts, 365, n. 5, a raison de dire que hellnistes , par opposition ioudaiois ( aux Juifs ) du verset 19, ne fait pas de sens. Mon choix concorde avec la premire dition de ALAND, The Greek New Testament (1966), mais pas avec la troisime (1975).

15. Ainsi, par exemple, Haenchen et Meeks (Acis, 355-363, 368-372; Jews, 14). Noter cet gard la dynamique des chop. 11 15 des Actes et, en particulier, le rapport entre 11, 19-26 et 15, 1-2. Paul confirme indpendamment l'tat des choses Antioche en Ga 2, 1-14. Haenchen et Meeks pensent que Luc interpose dessein le rcit de la conversion de Paul et celui de la conversion de Corneille par Pierre, entre 8, l et 11, 19, pour qu'on ne voie pas dans les hellnistes les

responsables directs et indpendants des dbuts de la mission aux paens.

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missionnaire hellniste indpendant", vritable fondateur, Antioche, de la mission aux paens sans l'exigence de la circoncision, comment expliquer qu'il ait capitul devant Pierre et Jacques et ait abandonn Paul au cours du conflit rapport en Ga 2, 11-14 ? Il est plus facile d'expliquer que Barnab se soit soumis aux autorits de Jrusalem et qu'il ait abandonn Paul dans une conjoncture aussi critique, si son activit Antioche a dpendu, depuis le dbut, des autorits de Jrusalem. C'est pourquoi, si la reconstitution propose par Haenchen demeure une possibilit, il semble prfrable de s'en tenir la prsentation des choses faite en Ac 11, 22-23. Ce qui n'empche pas de voir en Barnab un hellniste et un partisan d'tienne, mais un hellniste modr, qui reste Jrusalem aprs la perscution et qui est bien venu de la part des Douze. Le rle dlicat d'intermdiaire entre les autorits de Jrusalem et les hellnistes d'Antioche l'aura prpar

la situation embarrassante qui fut la sienne dans le conflit d'Antioche rapport en Galates 2". L'glise d'Antioche prit assez vite une dimension et un caractre propre, du fait de ses convertis paens, pour recevoir des paens une dsignation nouvelle : les chrtiens (christianoi, Ac 11, 26)'8. Il est intressant de noter qu'Ignace d'Antioche est prcisment le seul des pres apostoliques utiliser ce terme de christianos (qui figure aussi, cependant, dans Le Martyre dePolycarpe)II.

Une autre source solide d'information est la liste des a prophtes et docteurs d'Antioche en Ac 13, 1 2'. Les cinq qui sont nomms sont : Barnab (noter sa position en tte de liste), Symon Niger, Lucius de Cyrne, Manaen (Menahem), compagnon d'enfance du ttrarque Hrode Antipas, et Saul (plac la fin). Qu'il se soit trouv au nombre des chefs de l'glise d'Antioche, ds les premiers jours, un compagnon d'enfance (syntrophos) d'Hrode suffit rappeler que le christianisme n'a pas commenc17. Impossible de vrifier l'assertion selon laquelle Barnab a fait venir Saul de Tarse Antioche (Ac 11, 25-26). On ne sera pas surpris que Hengel en accepte l'historicit (Acis, 101-102) : il date cet vnement probablement avant la fin des annes trente (Acrs, 91) L'vnement est en soi plausible, mme si Haenchen (Acis, 367) suggre que Luc l'aura dduit de la prsence des deux hommes Antioche en 13, 1. Tout ce qu'on peut affirmer, c'est que Barnab et Paul sont au nombre des notables de l glise d'Antioche ses dbuts. 18. Christianoi, disciples ou partisans de Christ , s'explique bien comme un qualificatif latin donn aux disciples par les paens, peut-tre par les autorits romaines, qui auront pris Christus pour un nom propre, non pour un titre. Le seul fait qu'ils leur aient donn un nom particulier montre que les paens voyaient dans les chrtiens autre chose qu'un simple groupe de Juifs, sans doute parce qu'on y admettait des paens part entire sans les contraindre la circoncision ou la pleine observance de la Loi de Mose. Autres interprtations de ce qualificatif dans HAENCHEN, Acis, 367, n. 3 ; DOWNEV, History, 275, n. 19. 19. Voir MEEKS, Jews, 43, n.80. Ignace est aussi le premier des crivains ecclsiastiques utiliser le terme de christianisme (christianismos): Magnsiens 10, 1 et 3 ; Romains 3, 3 ; Philadelphiens 6, l. 20. L'historicit de la collecte en prvision de la famine (Ac 11, 27-30) ou du moins la date que Luc lui assigne, a t mise en doute par plus d'un critique (voir HAENCHEN, Acis, 375-379; FUNK, Enigma, 130-136; JEWETT, Chronology, 34). On s'est appliqu de manire peu convaincante prserver quelque chose de (ordre des vnements dans Luc: voir JEREMIAS, Sabbathjahr , 233238; BRUCE, Acis, 241; HENGEL, Acrs, Il 1-112. 21. Sur la dfinition et la fonction des prophtes dans le Nouveau Testament, Voir HILL, Prophecy, en particulier 94-109 pour les Actes; voir aussi DAUTZENBERG, Prophetie, en particulier 214, 53. La lecture la plus normale de Ac 1 3, 1 suggre que les personnes ici nommes sont la fois des prophtes et des docteurs; voir LEMAIRE, Les Ministres, 58-59.

16. HENGEL (Acrs, 101-102) prfre voir en Barnab un membre des hbreux dirigs par les Douze, un de ces hbreux favorables l'expansion hors de la Palestine. Hengel ne voit pas en Barnab un simple inspecteur envoy par Jrusalem, mais quelqu'un qui s'est rendu Antioche pour des raisons thologiques et personnelles. D'une importance dcisive est la dfinition qu'on retient pour les hellnistes par opposition aux hbreux en Actes 6. Hellnistes est un adjectif propre aux Actes et apparent Hellas, la Grce et helien, grec ; les dictionnaires lui donnent le sens de parlant grec . En se fondant sur les Actes, les exgtes cherchent prciser: 1) il s'agit d'un Juif de la diaspora; 2) qui rside Jrusalem; 3) s'il s'agit d'un chrtien juif, il est ouvert une mission aux paens qui ne leur impose pas la circoncision; 4) il ne parle pas de langue smitique, uniquement le grec; 5) il est fortement marqu par la culture grecque; 6) sa thologie est hostile au Temple. Plus haut, dans l'introduction, on a dit propos du groupe 4 que les spcialistes ne s'accordaient pas sur ces prcisions, et de fait les deux auteurs de ce livre ne s'entendent pas sur le sens donner au mot a hellniste . Je tiens Barnab pour un hellniste; Brown est enclin partager l'opinion de Hengel. J'accepte les trois premires prcisions, ainsi que la cinquime, mais pour les autres, j'ai des doutes. En ce qui concerne 4) , parmi les hellnistes de Jrusalem, il pouvait s'en trouver de bilingues ; en ce qui concerne 6) - et qu'Actes 7 reprsente ou non la pense exacte dttienne -, je ne tiens pas pour tabli que tous les hellnistes aient t hostiles au Temple, surtout compte tenu du fait que notre i nformation est pour beaucoup postrieure 70. En prenant acte de ce que Paul n'tait pas un hellniste, ci-dessus, p.23-24, Brown n'accorde gure d'importance aux trois premires prcisions, qui toutes s'appliquent Paul; pour Brown, ce sont les deux dernires qui caractrisent surtout l'hellniste.

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comme une religion d'esclaves et que les couches les plus leves de la socit n'en taient pas totalement absentes. En prsence de cette direction assure par des prophtes et des docteurs, structure qu'on trouve aussi en 1 Co 12, 28 ( premirement des aptres, deuximement des prophtes, troisimement des docteurs ). La Didach, document chrtien o se reflte peut-tre une glise de Syrie (ou d'gypte?) une date postrieure, connat aussi des docteurs itinrants (Didach 11, 1-2), des aptres (11, 3-6) et des prophtes (11, 7-12). Il est noter que, si les prophtes et les docteurs d'Ac 13, 1 sont rattachs ou associs au centre missionnaire d'Antioche, au moins un certain nombre d'entre eux ne sont pas originaires d'Antioche et qu'ils s'empressent de partir en mission. Sans tre ncessairement aussi itinrants que les docteurs, aptres et prophtes de la Didach, ce ne sont donc pas en revanche ncessairement des rsidents ' 2. Il faudra se demander plus tard comment l'apport de la Didach s'intgre dans le dveloppement de l'glise d'Antioche.

Le conflit entre Pierre et Paul Il n'est pas possible, dans les limites de cette tude, de traiter en dtail de tous les points de controverses soulevs autour 1) du concile de Jrusalem racont en Ac 15 et Ga 2, 1-10 et 2) du conflit d'Antioche rapport en Ga 2, 11-14, - ce dernier omis par Luc. Du point de vue mthodologique, les exgtes sont presque tous d'accord pour reconnatre en Galates 2, mme compte tenu du parti pris polmique de Paul, notre source principale. Luc veut prsenter une situation foncirement harmonieuse : Antioche s'empresse de se soumettre Jrusalem, Jrusalem approuve la mission auprs des paens sans qu'on exige d'eux la circoncision, et Jacques est le principal et le meilleur tenant de cette mission libre de l'obligation de la circoncision.22. Ibidem, 58-61. On notera que, dans le contexte d'une mission en dehors d'Antioche, Luc, contrairement son usage et peut-tre cause de ses sources, qualifie d' aptres Paul et Barnab (14, 4, 14). Barnab et Paul ont dj t appels prophtes et docteurs (13, 1) : on retrouve ainsi les dsignations de la Didach: docteurs, prophtes, aptres, toutes trois appliques aux mmes personnes dans les Actes.

Quant aux questions historiques qui nous concernent ici, Meeks-Wilken font remarquer avec raison que, pour diffrents qu'ils soient, les rcits de Paul et des Actes concordent sur des points essentiels". Voici, brivement numrs, les principaux point d'accord et de dsaccord 1. Des reprsentants de l glise d'Antioche se rendent Jrusalem: au centre de la rencontre, la question de l'admission la foi en Christ de paens sans qu'on leur impose la circoncision. Si ardent soit-il faire valoir son indpendance, Paul lui-mme ne peut masquer le fait que la question est porte Jrusalem pour y tre tranche. Historiquement, Jrusalem jouit d'une position prminente et d'une autorit particulire vis--vis d'Antioche. 2. Les principaux reprsentants d'Antioche sont Paul et Barnab (si l'on peut suivre l'ordre d'Ac 15, 2). Galates et Actes reconnaissent tous deux que Paul et Barnab ne sont pas les seuls antiochiens venir Jrusalem. Luc parle vaguement de quelques autres (Ac 15, 2) tandis que Paul dit explicitement qu'ils taient accompagns de Tite, un incirconcis dont le cas allait tre appel faire jurisprudence (Ga 2, 1, 3). Dans les Actes, la raison de cette rencontre est la suivante : des chrtiens juifs judasants , non spcifis, ont apport le trouble dans la communaut intgre d'Antioche par leur insistance soutenir que, pour les paens, la circoncision est une condition du salut. Devant le tumulte qui s'est ensuivi, l glise a dsign des dlgus pour se rendre Jrusalem". En revanche, Paul souligne son indpen-

23. Dans ce qui suit, on dpend de la prsentation de MEEK$, Jews, 16-18, o l'on a cependant modifi certains jugements et ajout certaines observations. On remarquera que je ne suis pas de l'avis de ceux qui voient en Actes 15 et Galates 2 deux rencontres diffrentes Jrusalem; sur cette opinion, voir Dix, Jew, 19-60. 24. Voir HOLMBERG, Paul, 1633. II

faut, souligne-t-il, distinguer entre les affirmations thologiques de Paul sur son autorit, et les vnements historiques qui rvlent qui revenait, de fait, l'autorit. HAENCHEN, Acts, 464-465, fait des remarques analogues, mais il nie ( tort, mon sens) que Paul aie reconnu dans les aptres de Jrusalem des arbitres ou une cour d'appel. 25. Le verbe dcid (etaxan) a probablement une connotation officielle, bien qu'on puisse en donner aussi une traduction plus faible: Il fut dispos que...

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dance et son initiative propre: c'est cause d'une rvlation qu'il s'est rendu Jrusalem (Ga 2, 2) Il. 3. Ni l'un ni l'autre des rcits n'identifie les Juifs chrtiens qui, Jrusalem, exigent la circoncision, avec les aptres colonnes ou avec Jacques en particulier. Il importe de souligner qu'aucune des sources no-testamentaires ne dit que Jacques a exig la circoncision des paens. Paul parle en termes vagues de ces faux frres , ces intrus qui piaient notre libert (Ga 2, 4), - il ne peut s'agir des trois colonnes , Jacques, Cphas et Jean, qui sont les chefs de l'glise de Jrusalem et qui sont dsigns nommment en Ga 2, 9. Les Actes identifient les judasants: ce sont des Juifs chrtiens de la mouvance pharisienne". 4. En tout cas, lors d'une runion, l glise de Jrusalem prend une dcision. Paul mentionne spcifiquement Jacques, Cphas et Jean; peut-tre veut-il dire par l qu'il y eut une runion spciale avec eux; mais tous trois semblent avoir pris part galement une runion largie (Ga 2, 1, 4, 6). Luc parle d'une assemble formelle des aptres et des anciens laquelle Pierre et Jacques prirent tous deux la parole. La dcision finale est prise par les aptres et les anciens au nom de toute l glise de Jrusalem. 5. La dcision est celle-ci: les paens n'ont pas se soumettre la circoncision. En plaant dans la bouche de Jacques un discours dcisif, les Actes refltent probablement la tendance de Luc aplanir les diffrends passs afin de prsenter une glise unie sur les questions thologiques essentielles". Les missionnaires d'Antioche reoivent la permission de poursuivre auprs des paens une mission sans l'obligation de la circoncision, alors que, selon Galates, Pierre continuera, lui, la mission auprs des Juifs". Il faut noter qu' notre connaissance ni Pierre ni Jacques n'ont jamais rvoqu expressment l'accord relatif la circon26. Ces deux raisons ne s'excluent pas ncessairement: la dcision pourrait avoir t prise par les chefs prophtiques d'Antioche (voir Ac 13, 1-3): ainsi HAENCHEN lui-mme, Acis, 464. Jrmias essaie d'expliquer Gal, 2 partir d'Ac 11, 27-30, mais il n'est gure convaincant; cf. l a n. 20, p. 59. 27. HAENCHEN (Acts, 443444, 458) voit la main de Luc l'eeuvre dans la distribution entre deux groupes de judaisants (Ac 15, 1, 5). Pour la difficult identifier les faux frres (Ga 2, 4), ceux qui sont venus de chez Jacques et le parti de la circoncision (Ga 2, 12), voir R.E. BROWN, Peter, 26 avec la n.58. 28. Ainsi JERVELL, Luke, en particulier 185-207. 29. Pour le sens exact de nous aux paens, eux aux circoncis (Ga 2, 9) voir HAENCHEN, Acts, 466-467; HOLMBERG, Paul, 29-32.

cision, mme si Paul a pu craindre que l'incohrence de Pierre Antioche ait pu risquer effectivement de conduire des paens convertis accepter la circoncision. Les Actes et Paul s'accordent encore pour dire que les lois de la cacheroute posaient un problme qui fut soulev aprs celui de la circoncision. Pour les Actes, le problme a t soulev Jrusalem; pour Paul, c'est Antioche. La plupart des exgtes s'accordent pour dire que les observances alimentaires issues de Lv 17-18, imposes aux paens convertis en Ac 15, 20, 29, n'appartiennent pas historiquement l'accord pass Jrusalem entre les colonnes et Paul. Cependant, Luc et Paul associent, l'un comme l'autre, le nom de Jacques l'obligation faite aux paens d'observer ces lois. 6. Quelque temps aprs leur retour Antioche, Paul et Barnab ont connu un conflit violent qui a mis fin leur collaboration dans la mission. D'aprs Galates, Barnab a rejoint Pierre dans son hypocrisie, quand celui-ci s'est soustrait la table commune avec les chrtiens venus du paganisme sous la pression de partisans de Jacques, rcemment arrivs de Jrusalem Antioche. Paul reprend Pierre en face. On ne nous dit pas directement quelles furent les consquences, mais certains vnements ultrieurs de la carrire de Paul nous en donnent une ide. Paul entreprendra bientt, sans Barnab, une assez longue mission en Asie Mineure et en Europe. Il n'est revenu Antioche qu'une seule fois et brivement (Ac 18, 22). Dans ses lettres, il ne mentionnera plus jamais Antioche de Syrie. S'il a encore des rapports, c'est avec Jrusalem, non avec Antioche. Le plus flagrant est qu'en Galates 2, il ne dit pas qui l'a emport dans le dbat. Il est raisonnable de dduire de ces faits que c'est Paul qui a perdu et qu'il s'est trouv isol Antioche, qu'il s'est alors spar de Barnab et a entrepris une mission de grande envergure avec de nouveaux collaborateurs 10. A son habitude, Luc se contente de donner pour raison de la sparation un dissentiment personnel sur l'opportunit d'emmener ou non Jean (Marc) (Ac 15, 36-41). Dans cette ligne, les Actes omettent de mentionner la venue de Pierre Antioche, les pressions des partisans de Jacques, et le conflit qui en est rsult ; c'est peut-tre une 30. Ainsi, aprs bien d'autres, BORNKAMM, Paul, 43-48; HAENCHEN, op. cil., 475-476. Voir dans HOLMBERG, op. eu., 34, n. 117, la liste de ceux qui pensent que Paul l'a emport sur Pierre dans le conflit d'Antioche et celle de ceux qui pensent que Paul a perdu.

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omission dlibre, mais peut-tre est-elle due ce que Luc n'a pas peru clairement le lien entre tous ces vnements. Dans son tude sur le concile de Jrusalem et les suites qu'il a eues Antioche, J. Schtz parle d'Antioche et de Jrusalem comme de a deux centres chrtiens indpendants 3'. C'est peuttre excessif, si l'on tient compte du fait que l'un de ces deux centres a eu le dernier mot quand un conflit vint clater. Une lecture critique tant des donnes des Actes que de celles de Paul, suggre que Jrusalem exerait sur Antioche une certaine autorit, et mme sur Paul en dpit des protestations 32. On ne peut donc pas accepter totalement le jugement de Meeks-Wilken sur la conduite de Paul aprs le conflit d'Antioche : Paul a pris son indpendance aussi bien par rapport Antioche qu' Jrusalem". Par rapport Antioche, c'est vrai, mais non par rapport Jrusalem 34. Par la suite, tout au long de ses voyages missionnaires, Paul se proccupe de recueillir de l'argent pour l'glise de Jrusalem (voir plus bas, p. 144-145). Il y avait aussi des pauvres dans les glises de Paul, mais l glise de Jrusalem n'a pas entrepris de collecte en leur faveur. Si la relation est, coup sr, bilatrale, elle n'est pas compltement sur un pied d'galit Il. L'tat de l glise d'Antioche aprs le dpart de Paul demeure ncessairement, pour une large part, matire conjecture, mais les descriptions que nous trouvons quelques dcennies plus tard, d'abord l'poque de l'vangile de Matthieu puis celle d'Ignace,31, ScHOTz, Paul, 138. Schtz ajoute, cependant, que Jrusalem tait en mesure de rdu ire nant les efforts de Paul, mais non son vangile (p. 139; Schtz tudie la question de l'autorit du point de vue de Paul). Schtz admet que, pour Jrusalem aussi bien que pour certains des chrtiens d'Antioche, les raisons qui ont pouss imposer Antioche la discipline de Jrusalem devaient tre contraignantes (p. 152). Mais dans ce cas, peut-on parler de v deux centres chrtiens indpendants ? 32. Ainsi HOLMBERG, op. Cit., 19-20. P 35, il rsume: a Jusqu'au concile apostolique et l'incident d'Antioche i nclus, Paul doit recevoir confirmation des autorits de l'glise de Jrusalem, qui jouit d'un statut de supriorit indiscut. Voir HAENCHEN, s Petrus-Probleme , 55-67, en particulier 63. 33. MEERS, Jews, 17. 34. Voir HOLMBERG, op. cil., 56: a (Mme aprs le conflit d'Antioche) Paul dpend encore pour son activit de la reconnaissance de l'glise qui est la source et le centre, non seulement de l'glise judo-chrtienne de Palestine, mais de toutes les glises. 35. BERGER, a Almosen , 197-198, voir juste titre dans la collecte l'expression aussi bien sociologique que thologique de l'unit et de la communion entre les glises, mais il se refuse y voir une quelconque expression de la position privilgie de Jrusalem.

peuvent nous fournir quelques indications. Matthieu, comme I gnace, nous dpeint une communaut chrtienne unie, constitue de juifs et de paens, distincte la fois de la synagogue juive et de divers chrtiens dissidents (par exemple, chez Matthieu, les Faux prophtes; chez Ignace, les doctistes et les judasants) 36. Ni Matthieu ni Ignace ne donnent l'impression qu'il existe des f. glises organises distinctes, vivant cte cte dans un mme endroit. A la diffrence, par exemple, des ptres de Jean, l'vangile de Matthieu ne suggre pas l'existence d'une opposition de chrtiens schismatiques. En fait, mme l'poque d'Ignace on n'entend pas parler d'un vque (episkopos) concurrent ou d'un conseil des anciens (presbyterion) chez les dissidents ou a hrtiques . Il ne semble donc pas qu'aprs le dpart de Paul, l glise d'Antioche se soit scinde en deux groupes compltement spars, les judo-chrtiens et les pagano-chrtiens. Il est bien possible qu'aprs le dpart de Paul, des paens devenus chrtiens aient accept la circoncision; mais le plus probable est que les chrtiens, qu'ils soient d'origine paenne ou qu'ils soient juifs, se sont conforms aux dsirs du parti de Jacques en prenant sparment l eurs repas (et, probablement donc, leur eucharistie). Du moment qu'on observait ces conditions, ni Jacques ni, a fortiori, Pierre n'auraient exig la circoncision. On aura donc pu prserver une certaine forme de communion (koinnia), pour tnue et malaise qu'elle ait pu tre. En fait, le dsir de Paul d'viter un schisme dclar a peut-tre prcipit son dpart. En prsence de ces divisions et de ces tensions l'intrieur de la communaut chrtienne, Pierre aura jou un rle modrateur, contribuant ce que la solution de compromis ne dgnre pas en un schisme achev". Le rle cardinal de Pierre Antioche pour garder dans l'union les deux groupes de chrtiens se reflte peut-tre dans la place prpondrante qui lui est faite plus tard dans l'vangile de36. Certains pensent qu' l'poque d'Ignace les doctistes et les judasants ne faisaient qu'un; voir plus loin, p. 108-109. 37. Des spcialistes tenants d'opinions par ailleurs fort diverses s'accordent pour reconnatre Pierre ce rle de mdiateur, en particulier lors du conflit d'Antioche et ensuite. Holmberg, par exemple (Paul, 22), situe Pierre dans une position a moyenne , mi-distance du rigorisme des adversaires judasants de Paul et du libralisme de ce dernier. (On peut toutefois se demander s'il convient bien d'adjoindre, comme le fait Holmberg, Jacques Pierre et Barnab dans cette position e moyenne . A tout le moins des pressions provenant de partisans de Jacques ont contraint Pierre et Barnab prendre une position qu'ils n'auraient pas prise d'eux-mmes.) De Mme STREETER, Gospels, 504: a Antio-

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Matthieu. A Antioche, la fin des annes quarante et au dbut des annes cinquante, la figure de Pierre pouvait servir (et mme en son absence) de point de ralliement aux chrtiens qui prouvaient un certain antagonisme soit l'gard du libralisme de Paul, soit l'gard du conservatisme de Jacques. Sans doute n'tait-il pas toujours facile de prserver la paix entre ces deux groupes aux points de vue et aux programmes conflituels. A gauche , les chrtiens paens, partisans de Paul, devaient entretenir entre eux le dsir d'une mission universelle sans restrictions, o le baptme remplaait la circoncision comme rite d'initiation faisant de tous des membres part entire de l'unique Peuple de Dieu; la pierre de touche de la conduite chrtienne, c'tait Jsus, non la Loi de Moise; c'est en somme le programme missionnaire esquiss plus tard en Mt 28, 16-20. Les diverses traditions universalistes insres dans Matthieu ont probablement pris naissance et se sont dveloppes au sein de ce groupe pour lequel Pierre n'tait pas dpourvu de sympathie'$. Ces paens devaient se rendre compte que, si Pierre avait chang de comportement en matire de convivialit, ce n'tait pas de son plein gr, mais sous la pression du parti de Jacques. D'autre part, ce programme universaliste des chrtiens paens pouvait difficilement tre mis en pratique avec quelque succs aussi longtemps qu' droite le parti de Jacques aurait la haute main sur le groupe des chrtiens juifs et sur l glise d'Antioche the suit Pierre et reprsente la via media entre l'intolrance judasante de ceux qui appelaient Jacques leur matre et la libert quasi antinomienne revendique par certains des disciples de Paul. Voir plus haut, n. 2 de l'introduction et plus loin, n. 3 de la conclusion. 38. Contre HAENCHEN, Acis, 462-464, le rcit de la conversion d'un paen par Pierre au dbut des annes trente est probablement historique pour l'essentiel, en dpit de certains dtails et de la perspective d'ensemble, qui sont de Luc. Ce fut l'occasion Jrusalem d'une controverse que Luc n'a gure pu inventer. Qui plus est, les chrtiens de Jrusalem n'avaient nulle raison de voir dans cette conversion extraordinaire, prcipite par des phnomnes d'ordre charismatique, la norme ou le programme d'une mission universelle qui ferait dsormais l'conomie de la circoncision. En faveur d'un vnement historique qui se serait produit avant le concile de Jrusalem, voir DIBELIUS, Conversion , 109-112 et WILCKENS, Missiomreden, 63. D'aprs 1 Co 1, 12, dans une glise de Corinthe en majorit paenne d'origine (et qui d'aprs 1 Co ne fait montre d'aucun penchant particulier judaser), il y a un parti qui se rclame de Cphas. Pierre, qui menait une activit missionnaire dans la diaspora, devait tre, des Douze de Jrusalem, le mieux connu parmi les chrtiens d'origine paenne. Si c'est Pierre que Jsus explique en Mt 15, 15 que les aliments ne rendent pas impur ( comparer avec Mc 7, 17), est-ce purement fortuit?

dans son ensemble. Si Jacques, pour sa part, et pour autant que nous sachions, n'a jamais remis en question l'accord pass sur l a circoncision, son parti reprsentait l'asile le plus sr pour tous ceux qui s'opposaient toute mission sans l'obligation de la circoncision. Si les extrmistes de droite (le groupe 1 de l'introduction, voir plus haut) pouvaient trouver refuge quelque part dans l'glise, c'tait bien dans le parti de Jacques (en gros, l e groupe 2), mme si finalement ils ont peut-tre rompu tout lait pour devenir des bionites ou quelque autre sorte d'hrtiques judo-chrtiens. Ce sont peut-tre ces chrtiens juifs d'Antioche qui ont cr ou vhicul les dclarations troites et particularistes sur la mission qu'on trouve en Mt 10, 5-6 et 15, 24. Toutefois, ces extrmistes ne l'ont pas emport Antioche. Quelque temps aprs le dpart de Paul, Pierre, ou peut-tre mme le parti de Jacques, ont par un geste de modration rendu possibles des rapports plus troits entre Juifs et paens. Pour prix de ce nouveau compromis, on imposait certaines observances cochres aux chrtiens paens, celles qui se trouvent intgres prsent la lettre de Ac 15, 20, 29 (Jacques les rappellera explicitement Paul, en 21, 25)'9 . L'interdiction de manger des viandes sacrifies aux idoles, de consommer le sang des animaux, 39. La plupart des critiques dduisent juste titre de Ga 2, 6, 10 que les quatre interdits contenus dans ce qu'il est convenable d'appeler le dcret apostolique ne proviennent pas du mme contexte historique que le concile de Jrusalem. Suggrs qu'ils sont par Jacques, et adresss directement aux chrtiens d'Antioche, de Syrie et de Cilicie, ces interdits pourraient correspondre une politique plus modre adopte par le parti de Jacques aprs que Paul ait eu quitt Antioche. Dibelius ( Council , 98-99) pense que Luc a eu effectivement connaissance d'un document adress Antioche, la Syrie et l a Galicie. Haenchen (Acis, 471) se montre vague sur l'origine de ces interdits qui ont d s'imposer dans une communaut de la diaspora trs mle, dans l aquelle les prtentions juives taient plus mesures... . Ce tableau peut convenir l'glise d'Antioche occupe surmonter les divisions issues de la querelle entre Paul, Pierre et Jacques. Nous avons peut-tre ici un changement de praxis qui tmoigne du passage de l'glise de Galates 2 celle de Matthieu. On trouvera dans CATCHPOLE, Paul , un rsum rcent du dbat, avec une bibliographie complte. Catchpole voit bien que le dcret est ncessairement d'un temps o Paul ne fait pas partie de ceux qui, Jrusalem, ont le pouvoir de dcision; et aussi que ce dcret suppose la dcision dj prise de ne pas imposer aux paens la circoncision. Mais Catchpole pense que le dcret reprsente une position conservatrice, et non pas mdiane, et qu'il a t la cause directe de l'affrontement entre Paul et Pierre Antioche. On rend mieux justice aux i ntuitions de Catchpole en reconnaissant que le dcret reprsente une position mdiane atteinte la suite du conflit d'Antioche et aprs le dpart de Paul.

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de manger la viande de btes touffes, d'entretenir des unions incestueuses (porneia), tout cela provient de Lv 17-18 et prcisment dans cet ordre (ci-dessus, note 3 de l'introduction). Il s'agit de rgles que le Pentateuque considre comme contraignantes pour les trangers rsidents - qualificatif peu flatteur, appliqu aux chrtiens paens. Cependant, en dpit de l'offense implicite, ces dispositions visent bel et bien rendre possible une certaine communaut de vie dans une glise divise en groupes ethniques. Le seul fait que les chrtiens paens aient reu ces interdits et leur aient obi indique qu'une rupture totale entre deux glises hostiles ne s'tait pas produite. II est bien probable que c'est la suite de l'entre en vigueur de ces interdits du Lvitique que la clause d'exception concernant les unions incestueuses (porneia) aura t introduite chez Matthieu dans l'enseignement. relatif au divorce (5, 32; 19, 9 ; on traduit souvent ici porneia par fornication ou dbauche . Cette hypothse, qui fournit une histoire de la tradition et une insertion dans la vie , permet d'expliquer pourquoi la clause d'exception se trouve uniquement dans la formulation matthenne de l'enseignement sur le divorce, et est absente de Marc, de Q, de la rdaction lucanienne, et de Paul. Il serait toutefois un peu simpliste de se reprsenter l glise d'Antioche aprs le dpart de Paul uniquement en termes de droite et de gauche. A ct de l'influence modratrice de Pierre et du rapprochement d l'acceptation par les paens des quatre rgles cachres, l'influence d'un autre groupe encore aura probablement contribu prserver l'unit entre les deux partis dans liglise d'Antioche : il s'agit de ces chrtiens juifs hellnistes qui avaient pris part ds l'origine l'oeuvre de conversion des paens Antioche. En quoi ils avaient prcd Paul. Et s'il est permis de voir dans le discours d tienne en Actes 7 un reflet de leur thologie, certains d'entre eux taient encore plus radicaux que Paul dans la critique du judasme. On n'a pas de raisons de penser que le dpart de Paul a entran tous les hellnistes quitter la ville ou modifier leur atttitude l'gard de la mission aux paens. Aprs que Paul et Barnab aient tous deux quitt Antioche pour se rendre en mission, certains membres du groupe40. Sur les rapports entre le dcret apostolique et la clause d'exception en Matthieu, Voir MEIER, Law, 140-150, o l'on trouvera une bibliographie et Vision, 248-257.

(les hellnistes, parmi les plus libraux, ont bien d rester en ville. Mme si, techniquement, ils appartenaient au groupe des judochrtiens, ils se trouvaient foncirement d'accord avec le groupe des pagano-chrtiens. Ce qui les retenait de se joindre ouvertement ces derniers, c'est l'ascendant du parti de Jacques, auquel Pierre n'avait pas su rsister et dont Paul n'avait pas pu triompher. Mais ce que la premire gnration d'aptres n'a pas pu faire, les lgions romaines, la destruction de Jrusalem, le mouvement de Jabn et la dynamique interne du christianisme naissant vont finir par le raliser. Pour voir cela, nous allons tudier prsent la deuxime gnration chrtienne Antioche.

CHAPITRE III

L'GLISE D'ANTIOCHE A LA DEUXIME GNRATION CHRTIENNE ( De 70 100: Matthieu)A considrer l'tat des choses Antioche aprs le dpart de Paul ainsi que la situation reflte dans l'vangile de Matthieu (crit Antioche vers 80-90), une conclusion s'impose: entre les annes cinquante et les annes quatre-vingt, l glise d'Antioche a connu, au cours du I==sicle, des changements notables'. Il est essentiel notre propos de rechercher les raisons de ces changements et d'examiner aussi les consquences de cette transforination qui affecte la vie de l'glise.I. DOWNEY ( History, 288-292) se fonde sur des passages plus rcents de Pres comme Justin, Irne, Eusbe, pour situer les nicolates, Saturninus et Mnandre Antioche dans la priode creuse qui va de 70 Ignace. Mais l'vangile de Matthieu ne fait pas montre d'une violente raction antignostique : c'est donc vers 100 qu'il faut placer l'essor des tendances gnosticisantes Antioche. C'est leur menace en particulier qui aura prcipit la naissance de l'piscopat monarchique Antioche. Meeks-Wileken ne parlent gure de cette priode, ,,non pour signaler la rupture avec la Synagogue (Jews, 18-19).

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Nous allons, dans ce qui suit, nous efforcer d'esquisser une hypothse viable qui tienne compte 1) des facteurs externes qui ont influ sur l'glise d'Antioche ; 2) des facteurs internes cette glise, qui ont contribu y crer tensions et changements; 3) de la cristallisation de courants particuliers de la tradition chrtienne Antioche, traditions qui parfois s'affrontaient les unes aux autres; 4) de l'vangile de Matthieu, conu comme la rponse de l'vangliste ces facteurs et ces tensions ; sans ngliger les moyens institutionnels que l'glise de Matthieu s'est donns dans le domaine de l'enseignement et dans celui de la discipline, tels qu'ils se refltent dans l'vangile de Matthieu.

Les facteurs externes qui ont influ sur les changements intervenus dans (glise dAntiocheL'vnement externe le plus important avoir influ sur le cours de l glise d'Antioche fut la premire guerre juive, avec les incidents qui l'ont prcde et suivie 2. La mort de Jacques Jrusalem dans les annes soixante', puis la destruction de Jrusalem en 70 ont t dcisifs pour l'avenir de l'glise Antioche. La raison pour laquelle ces vnements devaient y avoir un impact est claire. A examiner Galates et les Actes, on note ceci: Antioche, les problmes ne sont pas ns simplement de l'intrieur de la communaut; ils sont, pour une large part, dus l'opposition de certains au moins des chrtiens de Jrusalem les plus conservateurs. Luc affirme que le trouble caus par2. Voir FARMER, Character . Sur le sort de l glise chrtienne Jrusalem avant et aprs 70 voir VON CAMPENHAUSEN, Jerusalem; et LODEMANN, Successors . Une seule chose est claire: quel qu'ait t son sort pendant et aprs la guerre juive, l'glise de Jrusalem n'a pas retrouv, dans les annes qui ont suivi immdiatement la catastrophe de 70, le rang minent qui avait t le sien. 3. On en possde divers rcits: celui de Josphe (Antiquits, 20. 9. 1, 200203 ; mais aux yeux de certains il s'agirait d'une interpolation chrtienne) et celui, plus lgendaire, d'Hgsippe, rapport par EUSBE, Histoire, 2. 23. 4-18. La date varie, suivant qu'on prend Josphe (62) ou Hgsippe (vers 66). Sur la faon dont Hgsippe parle de Jacques, voir ZUCKSCHWERDT, Nazirtiat . Noter que les lgendes relatives au martyre de Jacques sont passes (par l'intermdiaire d'hrtiques syriens judo-chrtiens?) dans la gnose chrtienne; voir The Second Apocalypse of James dans ROBINSON, Nag Hammadi, 254255.

l'enseignement de certains chrtiens de Jude ou de Jrusalem ( voir Ac 15, 1, 24) a provoqu le concile de Jrusalem. On sait par Ga 2, 12 que l'influence d'hommes venus de l'entourage de I acques a prcipit l'affrontement entre Paul et Pierre, a conduit Paul prfrer quitter Antioche, et a pouss Pierre, Barnab, et sans doute d'autres chrtiens juifs, renoncer faire table commune avec les pagano-chrtiens. On l'a dj dit, la victoire du parti de Jacques Antioche l'issue du conflit ne signifie pas pour autant la disparition dans d'autres groupes de tout sentiment libral. Une fois Jacques mis ,l mort par les autorits juives et une fois l'glise mre de Jrusalem partie pour l'exil ou dtruite par les Romains, le cordon ombilical se trouva coup, qui rattachait l'glise d'AnI i oche son identit juive et son pass juif. Ds lors, les groupes de juifs et de paens qui taient de conviction paulinienne et hellniste (les groupes 3 et 4 de l'introduction) pouvaient esprer prendre le pas sur les lments conservateurs de la droite , ceux qui se rclamaient de Jacques et de Jrusalem. Toutefois, le groupe conservateur, Antioche, n'tait pas monolithique, car il comptait des membres des groupes 1 et 2 (voir l'introduction). Les chrtiens juifs du groupe 2, qui avaient dj accept le compromis du dcret apostolique d'Ac 15, 23-29, taient peuttre disposs, dans cette situation nouvelle, aller encore plus loin pour satisfaire les paganochrtiens. D'autre part, l'extrme droite (groupe 1), incapable d'accepter les changements survenus aprs 70, a peut-tre fini par quitter l'glise d'Antioche pour prserver, dans une secte judo-chrtienne, ce qu'on y tenait pour l'hritage authentique de Jacques. Nous pourrions bien tenir ici l'une des sources de l'bionisme, mme si ce groupe a pu trouver aussi des sympathisants parmi les rescaps des communauts j udo-chrtiennes de Palestine, peut-tre mme parmi les essniens attirs par le christianisme". Peut-tre avons-nous aussi ici en partie l'explication du fait que des crits hrtiques judochrtiens tardifs (comme les Homlies et les Recognitiones clrnentines, et L'Ascension de Jacques) prennent fait et cause pour Jacques, le placent au-dessus de Pierre, l'exaltent l'encontre de4. Si les bionites proviennent pour une part de l glise d'Antioche, II n'est ds lors pas surprenant que l'vangile qui leur est propre, L'vangile des

bionites , montre des ressemblances troites avec l'vangile de Matthieu; voir VIELHAUER, Jewish-Christian Gospels, en particulier 153-155.

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son ennemi, Paul', prsentant ainsi une image assez exacte de la faon dont l'extrme droite devait interprter le conflit de Galates 2. On peut se demander si certaines des attaques de Matthieu contre les responsables juifs ne visaient pas aussi ces protobionites. Il y a un autre facteur externe qui ne pouvait tre ignor par l'glise d'Antioche aprs 70: dans l'ensemble, la mission aux Juifs tait un chec, tandis que la mission aux paens tait un relatif succs. En face de ce fait patent, mme les chrtiens juifs conservateurs, Antioche comme ailleurs, devaient avoir de plus en plus de mal s'opposer ce que la mission aux paens sans l'obligation de la circoncision se dveloppe sur une grande chelle. De plus en plus, les paens apparaissaient comme la principale chance d'avenir de l'Eglise (sinon la seule), en particulier aprs la guerre juive. La guerre juive dut aussi aviver les tensions entr juifs et judochrtiens Antioche. La dbcle de la guerre juive amena les responsables juifs qui avaient survcu, et qui pour la plupart relevaient de la mouvance pharisienne, rorganiser, codifier, serrer les rangs face aux ennemis communs. Soucieux d'imposer au judasme une certaine uniformit, le mouvement de Jamnia ( Yabneh) aura naturellement ses dbuts press les judochrtiens de choisir entre la Synagogue et l'glise'. Il est certain que l'vangile de Matthieu voque un pass dans lequel les chrtiens ont connu la perscution de la part de la Synagogue. On mentionne souvent cet gard la birkat ha-minim, la 5. Voir plus l oin IIe part., chop. V, sect. F ; et aussi MARTYN, Gospel, 5589,qui traite de la littrature pseudoclmentine et des Ascensions de Jacques. 6. II semble que, par l'intermdiaire de ces hrtiques syriens judo-chrtiens, Jacques soit devenu aussi un hros pour certains groupes de chrtiens gnostiques ; voir a The Apocryphon of James , a The First Apocalypse of James , et a The Second Apocalypse of James , dans ROBINSON, Nag Hammadi, 2936, 242-248, 249-255. Le jugement de Perkins est bien fond: a Les apocalypses de Jacques empruntent largement des traditions judo-chrtiennes et semblent avoir pris naissance en milieu syrien... (a Gnostic Christologies , 606, n. 48). Voir encore la place privilgie faite Jacques dans l'vangile de Thomas, lo on 12 (Nag Hammadi, 119). ~. Le principal exemple d'interprtation de l'vangile de Matthieu comme une rplique chrtienne Jamnia est celui de DAVIES, Setting. Toutefois, ces dernires annes, les travaux de spcialistes comme Neusner ont amen beaucoup de chercheurs se montrer plus rservs sur ce qu'on peut affirmer avec certitude des premiers temps du mouvement de Jamnia. Voir un court chantillon de ses volumineuses recherches dans NEUSNER, Formation .

i wildiction contre les chrtiens, dans les dix-huit bndictions de l a liturgie synagogale. Mais il n'est pas besoin de supposer qu'une i cl le mesure formelle ait t ncessaire pour amener la sparation entre l es judo-chrtiens et la Synagogue'. Pour expliquer les I cusions croissantes, la perscution et, finalement, la sparation, il suffisait que les deux entits, l'glise et la Synagogue, se soient I i ouves engages en mme temps dans un processus de dfinilion, de consolidation, et de codification des traditions. A Antioche en particulier, o des juifs avaient t pris parti, certains mme assassins par des paens au temps de la guerre juive l'instigation, d'ailleurs, de l'apostat juif Antiochus -, il n'est pas tonnant que les Juifs aient fait preuve de peu de patience il l'gard de judo-chrtiens non conformistes qui frayaient avec tics pagano-chrtiens. La rupture avec la Synagogue n'tait plus qu'une question de temps. Certains judo-chrtiens conservateurs ont pu lutter vaillamment pour prserver les liens avec la Synagogue, faisant appel a des logia comme Mt 23, 2-3 : Les scribes et les pharisiens sont pour l'enseignement les successeurs de Mose (litt. ils sigent dans l a chaire de Mose) : faites donc et observez tout ce qu'ils peuvent vous dire... Mais ils allaient contre-courant. Hare a magisI ralement montr que la rupture avec la Synagogue a d se I*roduire avant la rdaction de l'vangile de Matthieu, qui voit dans la Synagogue une institution trangre ( leur Synagogue , par opposition mon glise )'. La rupture se sera donc l u oduite entre 70 et 85. Ce n'est pas seulement le cordon ombilical avec Jacques et Jrusalem qui a t coup. Au milieu des annes quatre-vingt, le seul lien organique subsistant avec le judasme, les rapports avec la Synagogue locale, avait cess d'exister pour x. Sur la perscution subie par les chrtiens matthens, Voir HARE, Theme, 1J-S6, qui traite un rle de la birkat ha-minim dans l'exclusion des chrtiens i h lit Synagogue. La birkat ha-minim est une maldiction contre les hrtiques I v i nclus probablement les judo-chrtiens). Elle a t insre dans une des piires essentielles de la Synagogue, les Dix-Huit Bndictions, et a eu pour I l et de chasser les judo-chrtiens de la Synagogue. Hare ne croit pas que Matthieu ait t crit aprs l'introduction de la birkat ha-minim dans les DixI l uit Bndictions; voir p. 127. Cette opinion serait grandement renforce si l ', m devait dater la birkat ha-minim non pas des alentours de 85, mais du dbut du U sicle, car on l'associe Samuel le Jeune, dont l'activit se place vers l ' en 1 00. Pour une bibliographie rcente, voir l'article un peu tendancieux de K1MI:LMAN, Birkat Ha-Minim. 9. HARE, Theme, en particulier 104-105 et 151-158.

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les judo-chrtiens d'Antioche. Ils se trouvaient dsormais la drive sur une mer paenne, en route vers un avenir paen. Il ne faudrait pas croire que les paganochrtiens aient t l'abri des tracasseries et des perscutions du seuil fait qu'ils n'avaient pas de rapports avec la Synagogue juive. C'est Antioche que les disciples furent pour la premire fois appels du nom de chrtiens (Ac 11, 26) : cela indique que, ds les annes quarante, la communaut chrtienne tait un groupe bien dfini, clairement distinct des Juifs qui n'avaient pas cru en Jsus ( cette date encore haute, des Juifs chrtiens pouvaient parfois bien sr se trouver dans la mme synagogue avec des Juifs non chrtiens). Aprs la rupture avec la Synagogue, un autre danger surgissait pour les chrtiens, celui de perdre la protection confre par la catgorie de religion lgale (religio licita), protection dont le judasme jouissait et qu'il procurait. Le discours missionnaire et le discours apocalyptique de Matthieu (10, 5-42; et chapitres 2425) parlent d'opposition non seulement de la part des synagogues, mais encore des gouverneurs et des princes, qu'il s'agisse de Juifs ou de paens (noter en 10, 18: eux (les Juifs) et les paens ; en 24, 9 : toutes les nations ; toutes les nations en 24, 14) I. L'opposition des autorits civiles devait concerner aussi bien les judo-chrtiens que les pagano-chrtiens, et elle devait naturellement rapprocher encore davantage les deux groupes. Les facteurs internes qui ont favoris les changements dans lglise d'Antioche Les changements intervenus l'extrieur appelaient naturellement des changements l'intrieur de l glise. L'glise d'Antioche avait dj appris vivre une srie de changements : l'agrment initial donn la mission sans l'obligation de la circoncision; les objections contre cette mission (Ac 15, 1, 5) ; l'accord donn cette mission (Ac 15, 6-12 / Ga 2, 1-10); les restrictions la mission par le refus de faire table commune (Ga 2, 11-14) ; et le compromis rendant possible la table commune au prix de l'observance des quatre lois cochres (Ac 15, 20, 29). Ce compromis signifiait que les judo-chrtiens et les pagano-chrtiens 10. Cf.MEIER, Nations

louvaient, depuis un certain temps, connatre nouveau dans sa plnitude la communion qui avait t celle de lglise aux premiers jours. Tous pouvaient se retrouver pour les repas, les eucharisties, et les autres assembles religieuses. Cette communion retrouve crait les conditions naturelles d'un lent processus d'assimilation mutuelle. La symbiose peu peu devenait osmose. I,a perscution par la Synagogue et par les autorits civiles n'a abouti qu' jeter plus fortement dans les bras l'un de l'autre les divers groupes de chrtiens. C'est peut-tre ce moment-l que l'extrme droite (le groupe 1), ne se trouvant plus chez elle ni dans l a Synagogue ni dans l'glise, est partie de son ct". Les groupes qui demeurent dans l'glise Antioche dans les annes quatre-vingt sont donc les pagano-chrtiens (en nombre toujours croissant), les judo-chrtiens libraux qui gardent l'idal de Paul et des hellnistes, et les judo-chrtiens plus conservateurs qui ne veulent pas rompre le lien de la communion chrtienne et prendre le chemin de l'bionisme. Ces Juifs chrtiens plus conservateurs se trouvent dans une situation singulire: ils avaient t les plus forts, ils se trouvent maintenant et dfinitivement dans l a minorit. Ils sont trop chrtiens pour retourner la Synagogue, et trop dans la ligne pour quitter l'glise la suite de l'extrme droite. En acceptant le dcret apostolique , ils ont montr qu'ils taient prts au compromis, mais ils sont dtermins prserver leurs traditions propres. Nul doute qu'ils n'aient vu avec une certaine apprhension le nouvel afflux de paens dans lglise. Coups de Jrusalem, coups de la Synagogue, comment pourront-ils prserver le monothisme, la morale, et tous les autres aspects de l'hritage juif qui, leurs yeux, font du christianisme le vritable accomplissement des promesses de Dieu Isral et non pas une religion paenne de plus? En dpit de tous les faut souligner, cependant, qu'on ne peut assigner une date certaine dpart de l'extrme droite. II peut se placer aprs la composition de l'vangile de Matthieu, car Ignace doit encore affronter un groupe de judasants (voir plus loin, chop. IV). Ce dpart a pu se faire ou progressivement ou par coups. Mais, entendant ici par extrme-droite les judo-chrtiens toujours opposs une mission aux paens sans l'obligation de la circoncision, il m'est difficile d'imaginer qu'ils soient rests dans l glise d'Antioche aprs que l'vangile de Matthieu y soit devenu l'vangile de liglise locale; voir FARMER, Character , 244. Bien sr, la pratique des personnes ne concide pas toujours avec leurs thories en matire religieuse, et c'est ce qui a pu se produire pendant un certain temps dans le cas de l'extrme droite l'intrieur de l'glise de Matthieu.Il. II au

,

95,

n. 3 ; et THOMPSON, 0 Perspective .

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ANTIOCHE ET ROME

ANTIOCHE DE 70 A 100

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changements intervenus depuis 70, ou plutt cause d'eux, l'glise dAntioche n'avait pas encore trouv le moyen de synthtiser les diverses tendances et les divers groupes gnrateurs de tensions l'intrieur de la communaut. Tel tait le problme thologique et pastoral auquel Matthieu devait faire face quand il entreprit d'crire son vangile.

connue au t=' sicle, elle aura aussi contribu faire recevoir ,\ mioche cet vangile. Certains spcialistes prfrent, cependant, assigner l'vangile de Marc une origine palestinienne ou +yrienne Si cela parat moins probable, cela expliquerait en tout cas que l'vangile de Marc ait t rapidement reu Antioche.Il.

Les divers courants de la tradition vanglique dans lglise dAntioche Dans la priode qui suit 70, les diffrents points de vue existant dans l'glise dAntioche se sont cristalliss en divers courants de tradition vanglique, les uns crits, les autres oraux. Reflets des tensions thologiques l'intrieur de la communaut, ces diverses traditions prsentaient Matthieu le plus redoutable de tous les problmes thologiques, tout en offrant en mme temps des lments de solution. Matthieu apparat comme un libral conservateur qui a retouch crativement ses sources afin de faire face la crise d'identit de l'glise dAntioche. Pour bien apprcier l'eeuvre de Matthieu, il nous faut d'abord examiner ses sources, bigarres et contradictoiresI l.

Quoi qu'il en soit, il parat probable que, quelque temps aprs 70, l'vangile de Marc tait l'vangile utilis dans la liturgie, la catchse, l'apologtique et les polmiques, dans l'glise de Matthieu. Pour autant que nous sachions, il n'avait alors pas de concurrent. Sa sympathie pour les paens, ses critiques de la foi (le Mose, devaient le recommander particulirement aux yeux (les pagano-chrtiens et des hellnistes. Mais il est naturel qu'avec l e temps, son grec fruste, sa thologie encore plus fruste, la modicit de ses dimensions aient fait dsirer qu'il soit rvis et augment. Avant mme Matthieu, des corrections et des additions ont pu y tre faites lors de la lecture publique, un peu la manire des amplifications a targumiques ou u midrachiques des rabbins. Dans les premiers temps du christianisme, le texte crit est encore trs fortement port par une tradition orale en pleine volution. 2. Hypothtique par nature, le document Q est plus difficile cerner". Qu'on puisse ou non en faire remonter les matriaux aux charismatiques itinrants de Palestine , il semble tre pour une bonne part trs primitif et remonte probablement aux premiers essais, en Palestine, de recueillir les logia de Jsus. Q n'a jamais pris la forme d'un vangile achev: les limites et le contenu en demeurrent donc fluides; il est probable que diff15. Outre des auteurs comme Marxsen et Kummel, voir aussi MCLLER,